Au Pérou, la victoire des «Atahualpas» sur les «Pizarros»

Difficile d’imaginer scénario plus symbolique. En toile de fond, Cajamarca la ville où Atahualpa, le dernier des Incas de l'empire, fut fait prisonnier et exécuté par le conquistador espagnol Francisco Pizarro. Une ville hyper riche en ressources minières, dont la mine de Yanacocha, une de plus grandes mines d'or à ciel ouvert au monde, possédée, en grande partie, par l'américaine Newton Mining Co., le leader mondial dans la production aurifère.

Cajamarca, théâtre également de grandes luttes paysannes sous le mot d'ordre « agua si, oro no » (l'eau oui, l'or non), car ces paysans là, miséreux et souvent analphabètes, ont une autre idée de la valeur des choses. Et ils ne comprennent pas que, pour sortir ces « pierres jaunes », leurs terres doivent être polluées et leurs bétails assoiffés, la firme contrôlant en sa faveur la gestion de l'eau. C'est donc au Cajamarca, plus exactement à Puña, un de ses minuscules villages, que s'est forgée la vie militante de Pedro Castillo, le vainqueur des élections présidentielles péruviennes. Instituteur portant le poncho, syndicaliste qui sut diriger une longue grève de défense des conditions de travail des enseignants, l'homme n'a pas de culture politique particulière. Sans organisation vraiment structurée, son succès électoral fut plus l'expression d'un sentiment d'identification de ces gens, « propriétaires de rien », comme les décrivait Eduardo Galeano. En votant pour lui, ils ont tout simplement voté pour quelqu'un qui leur ressemblait.

 

On comprend donc que, lorsqu'il fut propulsé en tête du premier tour des élections, le Pérou des élites n'ait pas lésiné sur les moyens pour soutenir l'autre finaliste, Keiko Fujimori, pourtant condamnée pour corruption, à l’instar de son père, l'ancien président Alberto Fujimori. C'est alors que Lima s'est vue soudainement couverte de publicités lumineuses alertant sur le risque de « l'arrivé du communisme » ; des proches collaborateurs du Vénézuélien Guaïdo sont venus au Pérou claironner les mêmes menaces. Cerise sur le gâteau, le prix Nobel Mario Vargas Llosa, avalant sans gêne sa rancœur tenace envers la famille Fujimori, s'est répandu dans tous les médias pour déclamer que Keiko représentait « la liberté contre la menace totalitaire ». On imagine leur rage lorsque l'autorité électorale péruvienne proclama officiellement Pedro Castillo vainqueur des élections.

Tolérance zéro

L'oligarchie péruvienne, une des plus rétrogrades d'Amérique latine, porteuse en outre d'une vieille culture de mépris envers les populations d'origine indigène, n'est pas disposée, mais alors pas du tout, à accepter ces résultats et ce, d'autant plus que Castillo se propose de taxer les grandes entreprises, notamment minières; voire de les nationaliser, si nécessaire. Et de mettre en œuvre une réforme agraire qui rétablisse enfin le droit des paysans à la terre ; de renforcer les budgets de l'éducation et de la santé. Plus « grave » encore, il se propose de revoir la présence d’une base militaire étatsunienne sur le territoire péruvien, sous prétexte de lutte contre le trafic de drogue.

« Grave » en effet, et la droite péruvienne ne rigole pas avec ses interdits. Dans une démarche ouvertement conspirationniste, elle a commencé par faire appel aux meilleurs cabinets d'avocats, dont ceux de la Newton, pour chercher toutes les objections imaginables afin de contester la victoire de Castillo. Comme cette élection n'a pas concerné le pouvoir législatif, elle compte sur sa majorité au Parlement pour invalider l'élection de Castillo et provoquer un nouvel appel aux urnes. En parallèle, la candidate perdante Keiko Fujimori est allée avec ses partisans au siège du Ministère de la Défense pour alerter les forces armées sur le danger d'intronisation d'une « dictature communiste » si Castillo assume la présidence.

Un coup d'État en perspective

Message bien reçu sans tarder par les courants militaristes inféodés aux intérêts les plus obscurs du pays : plusieurs dizaines de hauts officiers à la retraite se sont adressés au Commandement conjoint des forces armées les exhortant, le cas échéant, à ne pas reconnaître Pedro Castillo comme chef des armées, comme le statue la constitution péruvienne. Ils viennent d'avoir le soutien de l'ancien président, le Général Morales Bermudez, un des artisans de la criminelle « Opération Condor », destinée à éliminer physiquement la gauche latino-américaine dans les années septante.

Les ingrédients commencent donc à se mettre en place. Dans ce cadre, le choix de Lisa S. Kenna comme nouvelle ambassadrice des États-Unis n'est pas anodine. Très proche politiquement de Mike Pompeo, elle fut sa proche collaboratrice lorsqu'il dirigeait la CIA et plus tard, lors de sa nomination comme Secrétaire d'État dans l'Administration Trump. Dans le même élan, une vingtaine d'anciens présidents réactionnaires latino-américains et espagnols, dont José Maria Aznar, Peña Nieto le Mexicain poursuivi pour corruption et le tristement célèbre colombien Alvaro Uribe, ont émis une proclamation alertant sur le danger communiste au Pérou. Un des candidats battus, Hernando de Soto, très proche de Soros, est parti aux États-Unis pour coordonner la « lutte pour éviter que le Pérou ne devienne la tête de pont d'une tentative communiste de contrôler l'Amérique latine. » Il annonce qu'il prendra contact avec des grands démocrates tels qu’Emmanuel Macron et Bill Clinton.

Le défi est donc grave et la menace lourde. Un scénario à la chilienne d'octobre 1973, n'est pas exclu. On ne se moque pas impunément de tout un peuple sous risque de faire exploser ses colères centenaires si on lui vole une victoire qui lui a permis de retrouver le goût d'une fierté longtemps étouffée.

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