Les titres-services: Les pleurs de la servante thrace

Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu'il s'évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu'il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. Cette histoire est racontée par Platon en 364 avant Jésus-Christ. En 2014, les servantes ne sont plus les esclaves de la Grèce antique. Les servantes d'aujourd'hui travaillent en titres-services. Les maîtres ne sont plus les philosophes, les savants, les grands propriétaires terriens de l'Antiquité. Les maîtres d'aujourd'hui, ce sont des gens comme vous et moi. Mais comme les maîtres de l'Antiquité, nous préférons regarder ailleurs. Retour au réel donc.

 

Plus de 800 000 familles utilisent les titres-services. Le secteur regroupe 2 700 entreprises qui emploient plus de 140 000 travailleurs.  Mais les patrons se plaignent : pertes d'emploi, risque de faillites. Les raisons ? L'augmentation du prix du titre-service en janvier 2014 : 9 euros de l'heure. Et surtout, n'est-ce pas, pas assez d'aide financière de l'Etat. Pourtant, en dix ans, le secteur des titres-services n'a cessé de croître. C'est en 2004 que notre gouvernement fédéral met en place le système des titres-services : nettoyage, lavage et repassage de linge chez les particuliers, voilà bien un " gisement d'emplois ". Le système est un avatar d'une volonté européenne de développer les " services de proximité ".

Gisement d'emplois
Au nom de la Commission européenne, Jacques Delors présente en 1993 le livre blanc " Croissance, compétitivité, emploi ". Il s'agit de tracer des pistes pour sortir (déjà) l'Europe du chômage.  Ces pistes doivent mener à ce que nos responsables européens appellent sans rire de nouveaux " gisements d'emplois ". Les " services de proximité " sont une des pistes choisies. Il s'agit de repérer les besoins locaux non satisfaits et où il n'existe pas ou pas assez d'offres de service. On parle alors de transports, de santé, de logement, de culture,… Des secteurs plutôt sensibles: ils risquent de souligner les clivages politiques et idéologiques entre les tenants du néolibéralisme à tout crin et ce qui reste alors de sociaux-démocrates en Europe. D'un côté, il faut se garder de tomber dans trop de " laisser faire, laisser passer " du marché ; de l'autre, il ne faut pas retomber dans le " dogmatique " interventionnisme public. Et puis, bon sang mais c'est bien sûr, on se rabat sur un secteur moins polémique : les services d'aides à domicile. Avec le nombre de travailleurs peu qualifiés sans emploi en Europe, avec des travailleurs dont la vie professionnelle envahit de plus en plus leur sphère privée, avec une population vieillissante donc dépendante, voilà bien un " gisement d'emplois ".
En Belgique, après un long cheminement, passant notamment par les Agences locales pour l'emploi, le développement des services d'aide à domicile se réalise, en 2004, avec le système des titres-services que nous utilisons. Le gouvernement déclare ainsi répondre à un besoin, lutter contre le travail au noir et mettre au travail les peu qualifiés. Le succès du système ne lui donne pas tort. Mais à quels prix ? Une fois de plus, aux prix d'un Etat béquille du privé, de l'abandon d'une vraie politique publique, de la précarité des travailleurs, d'un bouleversement de rapports sociaux.

L'Etat béquille
Le système des titres-services s'inscrit bien dans la logique européenne : l'Etat réglemente oui, mais pas trop... Le système fonctionne dans un " quasi-marché ". L'Etat encourage la demande puisqu'il y a une réduction d'impôts pour les ménages qui utilisent les titres-services (30% avec un maximum de 1 380 euros par personne). L'Etat fixe un prix unique du titre-service (9 euros de l'heure), peu importe le revenu des ménages utilisateurs. L'Etat agrée les entreprises du secteur et surtout les aide financièrement : 13 euros par titre-service. L'Etat subsidie ainsi un secteur commercial privé. Pour les entreprises, il s'agit donc d'un marché juteux. L'aide de l'Etat au système a coûté 1, 7 milliards d'euros en 2011 : une déduction fiscale de 220 millions d'euros et plus de 1,4 milliard versés aux entreprises. Le système, c'est vrai, rapporte aussi : les emplois créés diminuent le coût des allocations et augmentent les recettes fiscales et de sécurité sociale. Mais au total, le système a coûté, en 2011, 911  millions d'euros ! Ces aides de l'Etat ont attiré évidemment le secteur privé où comme le dit une députée Ecolo : " les entreprises mafieuses côtoient les vertueuses ". Parmi les employeurs, il y a des CPAS et des entreprises d'insertion, soit. Mais il y a surtout des entreprises privées et des sociétés d'intérim. En 2004, elles ne représentaient que 4%, elles sont aujourd'hui 50% du secteur.

Précarité
En 2012, 323 entreprises de titres-services ont perdu leur agrément pour fraudes et tricheries. L'Etat a récupéré 1,75 millions d'euros suite à la découverte d'abus. Il y a, en effet, dans ce secteur, relativement neuf, des patrons irresponsables d'où le nombre de faillites ou encore escrocs. Certains patrons obligent les travailleuses à prendre un jour de congé quand le travail prévu est décommandé. Ils les obligent à faire d'autres tâches que celles écrites dans le contrat. Ils les mettent illégalement en chômage temporaire, … Le système crée de l'emploi, c'est indéniable : 150 000 personnes en 2011, plus de 140 000 encore aujourd'hui. Et c'est vrai, un emploi pour les personnes peu qualifiées (56%) ou de plus de 50 ans (19%). Mais quel emploi ? Nettoyer, laver et repasser le linge, cela en étant hyperflexible, en ayant de pénibles conditions de travail et en échange d'un petit salaire.

Il n'est donc pas étonnant que 98% des 140 000 travailleurs du secteur soient, en fait, des travailleuses. Pas étonnant non plus, l'absentéisme dans le secteur: par an, 7 travailleuses sur 10 absentes au moins une fois pour maladie, la moyenne dans le secteur privé est de 1sur 2 !
Le système plonge donc dans un travail précaire plus de 140 000 femmes, il prolonge aussi la vieille tradition de la femme cantonnée dans le travail domestique: elle est faite, n'est-ce pas, naturellement pour cela. Et la prégnance du naturel ne s'arrête pas là. Lors d'un reportage à la VRT, un patron d'entreprise de titres-services, filmé en caméra cachée, explique ses réticences à engager des travailleuses d'origine africaine : " Elles sont un peu plus lentes, cela nous le savons "… Le système des titres-services répond bien à un besoin. Pour plus de 800 000 familles, cette aide ménagère est bienvenue. Mais il eût fallu l'organiser en développant les services publics d'aide à domicile, en suscitant des initiatives réellement sociales d'insertion, pas en ouvrant le système à des patrons privés qui s'intéressent surtout à la productivité et à la rentabilité de leurs travailleuses. Au niveau social, les titres-services modifient aussi notre vision de ce qu'il faut bien appeler des " domestiques ".

La servante
Quand j'étais enfant, nous avions, comme beaucoup d'autres familles petites-bourgeoises, ce que l'on appelait alors une femme à journée. Elle avait connu mon père enfant. Elle venait trois fois par semaine, dînait avec nous et au cours du repas, il y avait quelques escarmouches entre cette femme à journée socialiste et ma grand-mère aux idées très libérales. N'empêche, elle faisait presque partie de la famille. Nous avions donc " notre " femme à journée, payée au noir. Ce n'était plus la domesticité d'apparat des nobles de l'Ancien Régime, les majordomes et gouvernantes discrets des grandes familles bourgeoises, les employées de maison des bourgeois. Cela n'avait plus rien à voir avec la violence de classe de la pièce Les bonnes de Jean Genet et du film La cérémonie de Chabrol.  N'empêche, nous perpétuions ainsi un certain rapport à la domesticité. Il y avait, entre " nous " et " elle ", un contrat non signé de subordination mêlé de connivence et de convivialité.

Avec le système des titres-services, c'est un tout autre rapport qui s'organise. Les plus de 800 000 familles que l'on appelle les " utilisatrices ", en fait des clientes d'entreprises exploiteuses, sont dans leur grande majorité des travailleuses et des travailleurs. Des travailleuses et des travailleurs dont la vie professionnelle envahit de plus en plus leur vie privée. Soumis à de plus en plus de pression,  ils se déchargent des tâches ménagères sur des travailleuses en titres-services soumises à encore plus de pression qu'eux. Faisons confiance à la servante, elle doit encore railler ses patrons comme le firent jadis son ancêtre thrace et les valets de Marivaux et de Beaumarchais. Mais elle doit le faire en secret… Et sans doute, tout aussi discrètement, elle ne peut parfois s'empêcher de pleurer sur sa servitude involontaire.

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