Migrations et syndicalisme

Des centaines de milliers de migrants affluent dans les pays européens et suscitent un sentiment de solidarité envers ces personnes qui souvent fuient la guerre et la désolation, mais aussi des sentiments de crainte, notamment quant aux questions de travail, de chômage et de sécurité sociale. Ces migrants ne vont-ils pas vider les caisses de notre sécurité sociale ? Ne vont-ils pas nous faire concurrence et nous prendre notre travail déjà si rare ?
On peut comprendre ces inquiétudes, d’autant plus que le message venant d’Allemagne est bien celui-là : si le gouvernement de ce pays ouvre grand ses portes, c’est parce qu’à cause de son déclin démographique, il craint la diminution prochaine des travailleurs disponibles et par conséquent la hausse des salaires. On sait bien combien le chômage est « l’armée de réserve » du capitalisme, un réservoir de main-d’œuvre d’autant plus corvéable et soumis qu’il sera précarisé. Plus il y aura de chômeurs affamés, prêts à tout pour retrouver du travail, plus cela permettra de maintenir à un bas niveau les conditions d’emploi.

D’où la volonté du patronat de toujours diminuer les allocations de chômage, de les limiter dans le temps ou de traiter les chômeurs comme des citoyens de seconde zone (en leur imposant par exemple du travail forcé ou des visites domiciliaires impromptues). Grâce au chômage, le patronat peut facilement répondre à toute revendication du travailleur : « si vous n’êtes pas contents ici, vous pouvez aller ailleurs, d’autres sont prêts à prendre votre place aux mêmes conditions ou pour moins cher encore ».
Mais il faut aller plus loin dans l’analyse. Syndicalisme rime avec internationalisme et solidarité entre travailleurs. Un travailleur qui ne peut plus vivre dans des conditions décentes dans son pays, que ce soit à cause de la guerre ou à cause de la désolation économique, a le droit inaliénable de chercher ailleurs à vivre de son travail. En y réfléchissant bien, l’accueil des migrants va aussi dans l’intérêt des travailleurs du pays hôte.
La mise en concurrence des travailleurs par le capital n’a pas besoin des migrations
Comme on l’a dit, la grande arme du capital, c’est de mettre les travailleurs en concurrence les uns contre les autres pour pouvoir les exploiter au moindre coût. Et ce à l’échelle la plus large possible, celle du monde. Mais depuis longtemps, le capitalisme n’a plus besoin de faire venir des vagues de travailleurs étrangers pour organiser cette concurrence. Même sans migration, les travailleurs du monde entier sont déjà mis directement en concurrence les uns contre les autres. Il suffit de penser à la délocalisation des usines dans les pays où la main-d’œuvre est plus docile et moins chère. Mais cette délocalisation ne se limite pas aux usines. Elle existe aussi en agriculture, causant des crises alimentaires et agricoles à répétition. Même dans le domaine des services, là où l’on croyait que la délocalisation serait impossible, elle se répand de plus en plus, notamment grâce aux technologies de télécommunication et à un système de transport au prix artificiellement bas (au mépris des conséquences environnementales) . Les crevettes sont déjà décortiquées en Afrique, les programmes informatiques développés en Inde, la comptabilité faite en Hongrie, les call centers sont au Maroc,… Tout ou presque peut être fait à distance, et pour les cas où ce serait vraiment impossible, on a inventé le détachement des travailleurs (pour les travailleurs de la construction par exemple) ; ces formes de détachement (vous pouvez venir travailler, mais aux conditions de votre pays d’origine, temporairement et sans votre famille) constituent déjà une forme de migration moins spectaculaire que les vagues de réfugiés syriens, mais probablement bien plus importante en volume. C’est une forme de migration totalement artificielle et conçue au total détriment du migrant puisqu’il n’a que les inconvénients (le déracinement, l’éloignement, la précarité) sans les avantages (les meilleures conditions de travail, les meilleures conditions de vie pour sa famille, la sécurité sociale, le système d’éducation,…).
Par conséquent, puisque les capitalistes délocalisent déjà à tour de bras, il vaut mieux que les travailleurs de ces pays viennent s’installer ici de manière permanente. Car les régimes et les systèmes répressifs ou chaotiques qu’ils subissent servent à maintenir basses leurs conditions de travail ; il sera plus facile de faire travailler tout le monde, migrants et autres, aux mêmes conditions de travail, si tous sont résidents d’un même territoire et soumis aux mêmes lois. Lorsqu’un migrant vient sur le marché du travail belge, il travaillera aux conditions belges, et donc aux mêmes conditions qu’un travailleur déjà présent en Belgique. S’il reste dans son pays d’origine ou vient temporairement comme « détaché », il travaillera à des conditions au rabais et participera au « dumping social ».
Mieux vaut un migrant avec un permis de travail qu’un sans-papiers
Qu’on le veuille ou non, les migrations se feront. Que ce soit à cause des guerres ou pour des raisons économiques, on n’empêchera jamais (et on ne devrait jamais chercher à empêcher) quelqu’un de vouloir trouver une vie meilleure ailleurs. Le déchirement de l’exil est si grand que ce n’est que poussés par le besoin que les migrants quittent leur terre, et rien ni personne ne pourra les en empêcher. Toute tentative en ce sens ne ferait que transformer nos sociétés en forteresses policières, d'extrême intolérance, ce que nous ne voulons sous aucun prétexte.
Les migrations se faisant, il est impératif que tous les migrants arrivés en nos pays soient automatiquement reconnus. À défaut d’être reconnus, les papiers de séjour et le permis de travail leur sont refusés. Que se passe-t-il alors ? Dans la plupart des cas, le migrant reste, mais dans la clandestinité. Or, un travailleur sans papiers est totalement précarisé et soumis à l’exploitation la plus brutale : aucune règle ne vaut pour lui et il n’a aucun recours possible. De nombreux employeurs exploitent déjà sans scrupule aucun les travailleurs sans papiers et organisent de ce fait un dumping social au détriment de tous : les migrants sans papiers, réduits au rang d’esclaves, mais aussi les travailleurs « en règle », qui subissent les conséquences de ce dumping social. Des papiers et des permis de travail pour tous, que les migrants viennent de pays en guerre ou qu’il s’agisse de migrants dits « économiques », peu importe. C’est ce que nous devons exiger en tant que travailleurs.
Un monde où les frontières sont ouvertes aux marchandises et à la finance mais fermées aux travailleurs est injuste, illégitime et intenable.
Le syndicalisme dénonce aussi le système, construit comme une véritable machine à exploiter les travailleurs au profit de quelques-uns, ainsi que la mondialisation telle qu’elle existe actuellement. Le syndicaliste est partisan de la solidarité internationale entre tous les travailleurs. Mais il n’est pas partisan de ce système de mondialisation dans lequel les frontières sont grandes ouvertes pour les marchandises et les capitaux, mais sont des barrières de plus en plus infranchissables pour les personnes.
On nous a construit un système néocolonial dans lequel certains pays sont exploités pour leur main-d’œuvre bon marché comme ils l’étaient hier pour leurs ressources naturelles. Mais pour que ce système d’exploitation perdure, ceux qui en profitent chercheront à garder la main-d’œuvre bon marché là où elle est et surtout ne pas la laisser sortir des « pays-usines ».
Le libéralisme dont on nous abreuve est en fait à sens unique. Car dans une logique libérale, si on trouve normal qu’un rentier cherche à placer son argent dans l’endroit du monde où il en tirera le plus de profits, pourquoi ne trouverait-on pas tout aussi normal qu’un travailleur qui doit vivre de son travail préfère exercer son métier dans le lieu où cela lui rapportera le plus, soit dans l’endroit du monde où les conditions de travail sont les meilleures ? Il n’y a en fait de « libéralisme » que pour l’oligarchie, et les frontières servent de prison pour les autres.
No border
Abolition de toutes les frontières ! Mêmes droits de circulation pour les travailleurs que pour le capital ! Voilà la seule conclusion à laquelle est amené le syndicaliste cohérent. En se mondialisant, le capital a acquis un rapport de force démesuré : il exige en chaque endroit du monde un profit maximal ; il a pu aligner à la hausse ses marges bénéficiaires ; à défaut, il migre. Les travailleurs peuvent et doivent utiliser les mêmes armes. La seule manière d’aligner à la hausse dans le monde entier les conditions de travail, c’est de permettre aux travailleurs de quitter les lieux où on ne leur offre que la misère – finalement, n’est-ce pas la forme la plus extrême de la grève ? – et d’aller là où ces conditions seront meilleures , pour exiger partout les meilleures conditions de travail et de vie et mondialiser la lutte des classes.
* Secrétaire permanent CNE

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