Vous avez dit privilèges?

 

En ces temps de lynchage syndical, on l’a entendu cent fois : les syndicats ne défendraient plus que les privilèges de certaines classes de travailleurs. Sur RTL, en décembre 2015 : « La colère des Belges envers les grévistes de la SNCB est légitime : Ils disposent de privilèges d’un temps révolu… comme les nobles en 1789!»
Avec les « prises d’otages » et « l’archaïsme », cela fait partie de la panoplie antisyndicale du parfait petit commentateur qui veut souffler dans le sens du vent.

 

Dans la lutte pour le progrès social, certains avancent plus vite que les autres.

La presse, en parfait auxiliaire du pouvoir en place, participe à un plan bien ficelé : il faut supprimer tous les statuts avantageux et les meilleures conditions de travail. Si de tels régimes de travail ne concernent déjà plus grand monde, ils sont pourtant gênants pour ceux qui prônent le nivellement par le bas, la flexibilité et la précarité généralisées. Ils sont un rappel permanent (et insolent) du temps des conquêtes sociales d’avant l’offensive libérale, et pourraient devenir le symbole, le but à atteindre pour de nouvelles luttes. Il faut couper les têtes qui dépassent, afin qu’il n’y ait plus d’exception ni de frein à l’exploitation.

Il est pourtant bien normal que les syndicats défendent avec acharnement ces travailleurs présentés comme « privilégiés ». Car le syndicalisme ne peut progresser que secteur par secteur, entreprise par entreprise. Il est donc naturel que les conditions de travail s’améliorent d’abord là où le rapport de forces est le meilleur. L’objectif n’est pas de cultiver les différences entre secteurs « forts » et secteurs « faibles »,mais d’avancer là où c’est possible, en espérant tirer ensuite les autres à ce niveau, les meilleures conditions de travail devenant un exemple, une propagande permanente, un objectif réalisable à atteindre pour les autres travailleurs. C’est justement ce qui dérange les possédants.

À écouter leurs détracteurs, les syndicats devraient, par souci d’égalité, accepter de reculer là où les conditions de travail sont les meilleures, pour – éventuellement et un peu – faire progresser les moins favorisés. Couper la poire en deux en quelque sorte. Ainsi, on nous a dit que s’il fallait compenser l’injustice des différences entre ouvriers et employés, il faudrait diminuer ce qui est donné aux employés pour pouvoir donner plus aux ouvriers. L’étape suivante sera de nous dire qu’il est anormal que les pensions des fonctionnaires soient plus élevées que celles des travailleurs du secteur privé, et il faudra diminuer les pensions des premiers pour donner un peu plus aux seconds. Accepter cette stratégie serait une erreur. Car cela revient à partager la misère. À organiser l’égalité sans changer la taille du gâteau. C’est un jeu de dupes, car on créera toujours d’autres précarisés pour lesquels on nous priera de recouper la poire en deux, puis en quatre, en huit, etc. Il n’y a de réel progrès qu’à tirer vers le haut sans laisser reculer personne.

Les mêmes qui pourfendent les « droits acquis », comparés aux privilèges de l’Ancien Régime, trouvent par contre tout à fait normales les différences de salaire grandissantes entre dirigeants et travailleurs du bas de l’échelle, ou l’ingénierie fiscale qui permet à une multinationale de payer moins d’impôts que le plus modeste de ses travailleurs.

Sauver les meubles plutôt que la maison ?

Pour autant, les organisations syndicales devraient profiter de cette critique déplacée pour faire un peu d’introspection. Car si ce que pensent des syndicats les dominants et leurs servants nous importe peu, il faut remarquer que beaucoup de travailleurs, de chômeurs, de jeunes, sont eux aussi critiques et méfiants à l’égard des organisations syndicales. Et qu’à la base aussi, on entend murmurer, parfois avec raison, que les syndicats déploient plus d’efforts pour préserver les droits de ceux qui en ont encore que pour dénoncer le chômage et les conditions de travail les plus précaires. Pire encore, dans un contexte où les directions syndicales sont sur la défensive, ont perdu tout espoir de conquérir des droits nouveaux et veillent surtout à ralentir au maximum le détricotage, beaucoup des accords les plus récents recèlent une logique dramatique et mortifère : on se résigne au recul social pour autant que les travailleurs qui bénéficient déjà du droit voué à disparaître puissent en bénéficier jusqu’à la fin de leur carrière ou du contrat en cours. Cette logique est dramatique parce qu’à part préserver les travailleurs les plus anciens, on accepterait que les nouveaux travailleurs soient dorénavant moins bien lotis que leurs aînés. Pensions, prépensions, pensions complémentaires, préavis de licenciement, barèmes salariaux, régime de disponibilité des chômeurs : combien de ces dossiers ont-ils été négociés en limitant les dégâts pour les travailleurs en place, sur le dos des futurs travailleurs, qu’il s’agisse des actuels sans-emploi ou des prochaines générations de travailleurs ? Qu’un gouvernement clairement à la solde des nantis s’évertue à appauvrir les travailleurs est une chose ; que des organisations syndicales sanctionnent ce recul par un accord en est une autre.

Il est indéniable que les organisations syndicales mettent en œuvre tous leurs moyens d’influence lorsqu’il est question de remettre en cause le statut des cohortes de prépensionnés ; mais il est également manifeste que les protestations dépassent peu le stade de l’indignation lorsque sont supprimées les allocations d’insertion aux jeunes commençant à chercher un emploi après 25 ans, comme c’est de plus en plus souvent le cas, ou lorsqu’est divisée par deux l’allocation de garantie de revenu (AGR) pour les travailleurs (souvent travailleuses et/ou jeunes) à temps partiel.

On ne s’étonnera dès lors pas que de jeunes militants puissent estimer que les organisations syndicales défendent surtout les travailleurs en fin de course et servent à ceux-ci de parachute pour terminer sans heurt une carrière qui grosso modo s’est déroulée dans les années dorées. Tandis que les nouvelles générations sont ballottés de chômage à contrat temporaire, de statut précaire à temps partiel hypra-flexible, et lorsque in fine ils arrivent à décrocher un contrat à durée indéterminée, ce ne sera pas avec les mêmes conditions que celles dont ont bénéficié leurs aînés. Lorsque ces nouveaux militants s’organisent, c’est au sein de mouvements contestataires qui estiment que les organisations syndicales font partie du problème, comme le mouvement des Indignés.

Les ingrédients sont là pour déclencher une guerre des générations, une guerre entre travailleurs et chômeurs, entre travailleurs précaires et travailleurs prétendument « privilégiés ».

Qu’on en arrive là n’est pas étonnant. Ce fut toujours la manœuvre des nantis que de laisser se disputer les gueux entre eux, particulièrement en temps de crise. Étrangers contre travailleurs « de souche », hommes contre femmes, anciens contre jeunes, travailleurs contre chômeurs. Laisser les chiens se déchirer les quelques miettes qu’on leur laisse. On ne peut pas l’ignorer : les vrais privilèges ne se situent pas chez certains travailleurs un peu moins exploités que les autres, mais chez les possédants. Les médias nous abreuvent depuis ce début d’année des mauvais résultats boursiers, nous faisant croire que c’est notre problème à tous et qu’une nouvelle crise pourrait survenir. Sans rappeler que les cours de bourse ont progressé de plus de 100 à 150% depuis 7 ans, tandis que les travailleurs paient, eux, encore et toujours la crise de 2008. Les enquêtes et révélations se sont succédées sur les excès de l’optimisation et de la compétition fiscale entre États, sur les paradis fiscaux, sur l’absence de tout effet sur l’emploi des nombreux cadeaux et subsides aux entreprises. On confisque et privatise les ressources publiques puis on laisse les travailleurs se déchirer entre eux le peu qui reste.

Travailleurs, unissons-nous et faisons bloc

La ficelle est connue, il revient aux organisations syndicales de ne pas tomber dans le panneau. Comment ? En renforçant ce qui unit les travailleurs plutôt que ce qui les différencie. Les organisations syndicales sont structurées en centrales professionnelles avec une coupole interprofessionnelle. Si cette organisation a du sens dans un contexte de conquête sociale (pouvoir avancer plus vite là où c’est possible), par contre, dans le contexte défensif que nous connaissons depuis plus de trente ans et qui ne fait que s’accentuer, l’interprofessionnel devrait prendre le pas sur les centrales professionnelles. La défense du monde du travail dans son ensemble (travailleurs et sans-emploi, secteurs « forts » et secteurs « faibles », sous-statuts et statuts mieux protégés, secteurs en difficulté et secteurs plus fortunés) doit être encouragée, plutôt que la division des luttes, où chacun des secteurs est laissé à lui-même, où les combats se cristallisent naturellement dans les secteurs où il existe encore un rapport de forces et donnent fatalement l’impression d’une lutte d’une catégorie de travailleurs pour leurs intérêts particuliers.

C’est l’ensemble des organisations syndicales qui auraient dû organiser et mener la lutte des cheminots. Car à travers ce combat, il y a celui de tous les travailleurs et d’un modèle de société : défense du service public contre la privatisation de l’économie ; investissement dans les transports en commun comme solution aux problèmes de mobilité ; promotion d’un statut négocié et renforcé pour les travailleurs contre le dé-tricotage du droit du travail et de la concertation sociale, contre la précarité généralisée ; refus de l’augmentation des cadences et de la flexibilité du travail. Cette lutte est emblématique du refus d’une société ultralibérale, et non le combat des seuls cheminots pour l’un ou l’autre avantage particulier. Caricaturer cette lutte en conflit corporatiste aurait été impossible si derrière les cheminots, il y avait eu l’unité de tous les travailleurs.

On veut nous diviser pour mieux régner ; nous n’avons pas d’autre choix que de nous unir pour renverser le rapport de forces.

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