ELECTIONS USA : l'imagination aux primaires

 

Ce serait une nouvelle ironie de l'histoire si le vote des afro-américains en faveur d’Hillary Clinton, en faisant perdre Sanders, menait à l'élection de Trump. Qui aurait pu imaginer qu'une révolte contre l'establishment aurait lieu dans un pays où, d'après les «experts», la crise économique est dépassée depuis longtemps et qui est de loin la première puissance militaire au monde? Pourtant, cette révolte a lieu et elle a un double visage : d'un côté avec Sanders chez les démocrates et de l'autre part avec Trump chez les républicains, l'un et l'autre rejetés par la direction de leurs partis. Soulignons que Sanders a toujours été élu comme indépendant dans son Etat du Vermont et non comme démocrate et que Trump n'a pas toujours été républicain.

Du côté démocrate, le « Super Tuesday », qui est le premier vote des primaires impliquant un grand nombre d'états (11), a été très favorable à la candidate du parti, Hillary Clinton (surnommée « Killary » du fait de son goût pour les guerres). Mais Sanders a plus ou moins limité les dégâts, en remportant une série d'autres élections. Mais il a lourdement perdu dans les États du Sud, États qui élisent un grand nombre de délégués. Si on ajoute à cela les super-délégués, qui ne sont pas élus dans les primaires mais sont des membres importants du parti (représentants, sénateurs etc.) qui ont droit de vote lors de la convention et sont presque tous acquis à Clinton, on voit mal comment Sanders pourrait l'emporter au final. Mais il dispose encore de certains atouts : il pourrait encore emporter certains Etats, il a accumulé énormément d'argent pour sa campagne, même s'il s'agit de «petits dons» (Clinton étant plutôt financée par les banques et grandes entreprises) et il faut souligner qu'il «sort de nulle part», étant seulement un élu d'un petit Etat du Nord, le Vermont, et qu’il était pratiquement inconnu avant le début de la campagne, alors que Clinton a été pendant huit ans «première dame» et ensuite, sous Obama, secrétaire d'État. Ajoutons à cela que Sanders se présente comme «socialiste» (certes «démocrate», mais quand même) dans un pays où la foi dans le capitalisme est presque une religion d'État (au moins jusque récemment). Par conséquent, le simple fait que Sanders puisse apparaître comme une menace pour Clinton est déjà un signe d'un changement profond et d'une insatisfaction des «masses» face aux élites.

Il y a néanmoins plusieurs paradoxes dans ces primaires. Tout d'abord, le vote massif des Afro-Américains en faveur de Clinton dans le Sud, a effectivement fonctionné et c'est ce facteur qui assure sa victoire sur Sanders. Mais pourquoi les Afro-Américains votent-ils pour elle ? Est-ce que les soins de santé universels et l'éducation supérieure gratuite que promet Sanders sont mauvais pour les Afro-Américains ? Pourquoi préférer la femme d'un président qui a fait incarcérer un grand nombre d'Afro-Américains et qui en a réduit beaucoup d'autres à la misère avec sa réforme du « welfare » à quelqu'un qui était arrêté par la police lors de manifestations pour les droits civiques (de surcroît à une époque où Clinton soutenait la droite républicaine) ? En fait, on est passé depuis les années 60 de la lutte des classes à la lutte entre communautés représentant des «identités» différentes

La réponse à ce paradoxe a un nom : la politique de l'identité, qui est supposée être la grande innovation de la «nouvelle gauche»; celle de la lutte en défense des femmes, des homosexuels, des noirs et immigrés et en général des minorités. Mais alors que la lutte des classes peut en principe se terminer par des transformations sociales radicales, il n'y aura jamais de fin aux conflits identitaires, à moins d'en faire disparaître certaines, ce qui reviendrait à un massacre. Ainsi, la politique de l'identité peut se prétendre progressiste, mais elle est en fait profondément réactionnaire puisqu'elle ne propose aucune solution concrète et encore moins globale aux injustices propres au système, notamment celle des grandes inégalités sociales.

Le rôle des élites des minorités dans les succès de Clinton

Mais il y a pire. Si, après un débat démocratique, les Afro-Américains décidaient de voter pour le candidat qui défend au mieux leurs intérêts spécifiques, on pourrait approuver. Mais alors le choix se porterait sans doute sur Sanders et ce n'est pas ainsi que cela se passe. Si on en croit Glen Ford, l’un des meilleurs commentateur politiques afro-américains, ce sont les dirigeants de la communauté afro-américaine qui sont simplement achetés ou, si on veut, cooptés par la direction du parti démocrate et qui ensuite disent à leurs ouailles comment voter (le mot « ouaille » n'étant pas si mal choisi, puisqu'il y a aussi bon nombre de pasteurs dans ces « dirigeants »).

Autrefois, les mouvements socialistes et communistes incitaient les travailleurs à voter en fonction de leurs intérêts de classe et non pas « comme leurs curés » ou « comme leur dirigeants communautaires ». Un des miracles accomplis par la nouvelle gauche, à travers la politique de l'identité, a été en pratique de transformer cette attitude en son exact opposé. La politique de l'identité a également permis de tuer le débat démocratique. En effet, comme les citoyens ne sont (heureusement !) pas enregistrés comme Afro-Américains, juifs, musulmans, etc., il n'y a pas de parlements communautaires avec une majorité et une opposition et il n'y a pas de vote démocratique possible pour élire les dirigeants communautaires. Par conséquent, ces dirigeants sont nécessairement autoproclamés, mais une fois qu'ils le sont, ils peuvent jouer sur les sentiments identitaires pour exercer un pouvoir considérable.

Dans le cas des Afro-Américains, les dirigeants qui ont soutenu Clinton, puis Obama et désormais Hillary Clinton se voient comme des «faiseurs de rois» et prétendent que ce statut leur permet d'obtenir des avantages pour leur communauté. Que cela leur rapporte des avantages personnels ne fait aucun doute. Mais qu’en est-il de leur communauté ? Le principal problème des Afro-Américains sont les politiques sociales régressives qui sont menées par tous les présidents qu'ils ont soutenus et auxquelles seul Sanders s'oppose (du moins dans son programme). Evidemment, la politique de l'identité joue aussi du côté «féministe». Madeleine Albright, qui est une des rares dirigeantes américaines qui soit pire que Clinton en matière de politique étrangère a déclaré qu'il y avait une « place spéciale en enfer » pour les femmes qui n'aidaient pas d'autres femmes (c'est-à-dire qui ne votent pas pour Hillary).

Un autre argument des dirigeants afro-américains pro-Clinton est que seule elle peut battre le candidat républicain (qui, dans le Sud, est aussi le candidat des blancs). Mais ce n'est pas du tout évident. Il est vrai qu'il est difficile d'imaginer à la Maison Blanche un «socialiste» (qui en réalité, comme le dit Chomsky, est un démocrate New Deal bon ton) d'origine juive (mais relativement modéré en ce qui concerne Israël) et probablement athée (interrogé sur ses croyances religieuses, il a immédiatement dévié la discussion sur la question de la justice économique). Dans un pays très chrétien comme les Etats-Unis, ces deux derniers aspects peuvent jouer contre Sanders et Clinton met souvent en avant sa « foi », ce qui n'est sans doute chez elle qu'une hypocrisie de plus.

Clinton ou le néo-conservatisme à la sauce démocrate

Mais Clinton a aussi beaucoup de points faibles : elle ment sans cesse (et ses mensonges n’ont rien de secret), elle change d'avis en fonction des circonstances et elle a mené une politique étrangère désastreuse, en Irak, en Libye et en Syrie. Elle souhaite une confrontation plus intense avec la Russie, et elle a aussi soutenu, par exemple, le coup d'état au Honduras en 20091. Beaucoup de gens qui se trouvent en dehors des partis (c'est-à-dire les « indépendants ») ont une opinion très négative de Clinton et les sondages montrent qu'elle réussirait moins bien que Sanders face à Trump. Ce dernier pourra facilement exploiter les faiblesses de Clinton. Étant donné que la plupart des États où Clinton a gagné voteront républicain en novembre, à cause de leur majorité blanche, ce serait une nouvelle ironie de l'histoire si le vote des Afro-Américains en sa faveur, faisant perdre Sanders, menait à l'élection de Trump.

Il faut aussi souligner que les personnalités afro-américaines de premier plan qui soutiennent Sanders ne manquent pas : Harry Belafonte, Spike Lee, Cornel West et bien d'autres. Mais manifestement, ce ne sont pas eux les « dirigeants » que les électeurs afro-américains ont écoutés lors du « Super Tuesday ». La campagne de Sanders est un pas dans la bonne direction – sortir de la politique de l'identité et revenir aux problèmes sociaux-économiques – mais elle souffre de deux problèmes. Le premier est qu'il n'est pas assez critique de Clinton en politique étrangère, celle-ci ayant en plus le culot de se présenter comme expérimentée en la matière. Il critique régulièrement le vote de Clinton en faveur de la guerre en Irak, mais sa critique s'arrête là. Sanders pourrait appeler à couper dans les budgets militaires pour financer ses programmes sociaux, mais il ne le fait pas. Il a soutenu les guerres en Yougoslavie et en Libye, ainsi que l'attaque israélienne contre Gaza (son soutien à Israël est modéré, mais seulement en comparaison avec d'autres candidats) et souhaite que l'Arabie saoudite « se salisse les mains » dans la lutte contre l'État islamique (j'ignorais que l'Arabie saoudite avait les mains propres), ce qui revient presque à demander au pape de lutter contre la religion.

Mais même ainsi, Sanders est de loin préférable à Clinton en politique étrangère, et cela lui a valu un soutien récent et inattendu : celui de Tulsi Gabbard, élue de Hawaï, mais surtout vice chairwoman du Democratic National Committee, organe dirigeant du parti démocrate, poste dont elle a démissionné afin de pouvoir soutenir Sanders. Gabbard a servi comme militaire en Irak, a vu la guerre de près, ne l'aime pas et c'est précisément pour s'opposer au militarisme de Clinton qu'elle soutient Sanders. Il est dommage que la question cruciale de la guerre et de la paix, sur laquelle une majorité d'électeurs démocrates seraient sans doute plus proches de Sanders que de Clinton n'apparaisse qu’aussi tardivement dans la campagne.

Le deuxième problème de Sanders est celui de la politique électorale. Ce n'est pas en votant tous les quatre ans que les choses vont changer. Les machines des partis et la presse, combinées à la politique de l'identité, sont bien trop fortes et arrivent à contrôler les élections. Ce qu'il faudrait, c'est construire un mouvement de masse, comme lors du New Deal ou de la guerre du Vietnam, qui fasse pression sur les élus, quels qu'ils soient. Sanders a d'ailleurs souligné que sans un tel mouvement il ne pourrait rien faire, même s'il était élu. Malheureusement, il dit aussi qu'il soutiendra Clinton si elle est la candidate démocrate (bien sûr pour faire barrage au « mal absolu », c'est-à-dire au candidat républicain), ce qui risque de tuer dans l'œuf le mouvement qui le porte. Il reste à espérer que ce mouvement continuera au-delà des primaires, avec ou sans Sanders.

  • Physicien et essayste
  • 1 Voir Diana Johnstone, Hilary Clinton, la reine du chaos, Delga Paris, 2015, pour plus détails sur sa politique étrangère.
  • Cet article a également été publié sur les sites de Counterpunch et Russia Today.

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