L'invitée du DR: Marianne Blume

«..les médias commencent toujours par les roquettes oubliant les antécédents»

La passion de son engagement pour la Palestine vient probablement de deux sources. La première de nature quelque peu génétique: Marianne Blume appartient à une famille dont plusieurs d'entre-eux se sont illustrés dans la résistante contre l'occupant nazi et ont payé leur engagement dans les camps. Sa passion pour l'enseignement serait la deuxième. Fraîchement sortie de l'université, elle s'engage dans l'activité éducative dans des quartiers populaires où sont nés ses premiers contacts avec la communauté immigrée. Attentive aux grandes questionnes de l'actualité internationale, cette double convergence la pousse à continuer sa passion de l'enseignement à Gaza où elle l'exerce pendant dix ans. Revenue en Belgique, Gaza ne l'a pas quittée, bien au contraire. Activiste infatigable de la solidarité avec la Palestine, elle nous explique les origines du conflit en cours et les raisons de sa militance.

Le Drapeau Rouge.- Peux-tu nous résumer brièvement l'historique de l'expansionnisme israélien ?

Marianne Blume.- Brièvement, cela va être difficile... Les dates incontournables sont certainement 1948 et 1967. Dès 1947, et donc avant la création de l'État d'Israël, les troupes juives ont commencé le nettoyage ethnique de la Palestine comme le démontre l'historien israélien Ilan Pappe. Plus de 450 villages palestiniens ont été détruits et trois quart de la population est envoyée sur les chemins de l'exil. A la fin de la guerre de 1948, Israël a pris plus de territoires que ce que lui octroyait le Plan de partage, voté à l'ONU. Lors de la guerre de 1967, dont les historiens s'accordent à dire aujourd'hui qu'elle ne résulte pas d'une attaque des pays arabes, Israël s'empare de la bande de Gaza et de la Cisjordanie avec Jérusalem-Est, plus les hauteurs du Golan syrien. Depuis ce jour, Jérusalem-Est et les hauteurs du Golan ont été purement et simplement annexés, en claire violation du droit international. Quant à la bande de Gaza et la Cisjordanie, elles ont été occupées et immédiatement colonisées, encore une fois en dépit du droit international. Via les colonies, Israël s'est emparé des ressources palestiniennes: terres arables, carrières et surtout les nappes phréatiques qu'il exploite à son profit. Alors qu'on espérait que les Accords d'Oslo amèneraient à la création d'un État Palestinien, de fait, Israël a continué son expansion coloniale et aujourd'hui, 60% de la Cisjordanie est sous total contrôle israélien . L'implantation ou l'agrandissement des colonies continuent à grande vitesse chassant les habitants autochtones. Sans parler du Mur d'apartheid, du quadrillage de la Cisjordanie par des routes réservées et des checkpoints qui empêchent non seulement le mouvement des biens et des personnes mais tout simplement encore le développement économique. Quant à la bande de Gaza, si Israël en a retiré ses colonies en 2005, elle reste occupée puisque ni la mer, ni le ciel, ni les voies terrestres ne sont ouvertes. Et je ne parle pas du blocus destiné à maintenir en état de survie une population de 1.800.000 habitants... Certains parlent en Israël d'annexer purement et simplement la Cisjordanie et d'enfermer les Palestiniens dans ce qu'on doit appeler des bantoustans.

Le DR.-Certains expliquent la guerre en cours comme résultant des attaques réciproques entre la partie palestinienne et le gouvernement de Netanyahou...

M.B.- Toujours la même rengaine. L'occupation est la racine du problème: pas d'occupation, pas de résistance, pas de roquettes. Cet élément essentiel semble absent des narrations médiatiques. Par ailleurs, les récits commencent toujours par les roquettes. On oublie que la trêve de 2012 a été violée maintes fois par Israël: exécutions extrajudiciaires et bombardements massifs lorsque Israël a accusé sans preuve le Hamas d'avoir été l'instigateur du meurtre de 3 jeunes Israéliens, qui- il faut aussi le rappeler- ont été enlevés en zone C, sous contrôle exclusif d'Israël. La ponctuation du récit est essentielle: les médias commencent toujours par les roquettes oubliant les antécédents. Par ailleurs, tout peuple occupé a droit à la résistance et le prétendu droit d'Israël à se défendre est une notion complètement ridicule: un occupant ne se défend pas, il occupe, opprime, emprisonne et tue. Si les groupes résistants (Hamas, FPLP et autres) avaient voulu faire des dégâts, ils auraient augmenté la puissance de frappe des roquettes. Or, ce qu'ils ont fait c'est d'en augmenter la portée: une manière de dire "nous sommes là et nous ne sommes pas des victimes consentantes." De 2004 à 2014, ces tirs ont fait d'après B'tselem (une organisations de droits de l'homme israélienne) 26 morts en Israël; rien que durant la dernière opération "Protective Edge", 2000 Palestiens ont été tués...Une autre distorsion est de dire qu'il s'agit d'une guerre avec le Hamas. Ce n'est pas une guerre mais une attaque en règle contre un territoire toujours occupé qui ne possède ni tanks, ni aviations, ni navires et ni issue de secours. Par ailleurs, le Hamas n'est pas le seul à résister et aujourd'hui, toutes factions confondues, les gens sont avec la résistance, même les plus opposés à la politique intérieure du Hamas. Enfin, dernière imposture de la plupart des médias, ce n'est pas le Hamas qui négocie via la médiation égyptienne mais bien le gouvernement d'unité nationale. Je suis toujours surprise de lire cette bêtise quand de plus on l'illustre avec un photo de la délégation palestinienne où se retrouvent des membres de l'Autorité Palestinienne.

Le DR.- .Vu le passé des rapports entre le Fatah et le Hamas, crois-tu que l'expérience d'un gouvernement unitaire sera durable ?

M.B.- Je n'ai aucune information particulière mais je suis sûre que c'est de l'intérêt de la Palestine. Je pense aussi que ce qui se passe à Gaza va en quelque sorte obliger les deux parties à rester unies. Netanyahou a eu pour objectif en attaquant Gaza de créer la zizanie dans le gouvernement d'unité espérant que le Fatah se distancierait du Hamas. Or, il n'en est rien car la résistance de Gaza a trouvé écho en Cisjordanie et qu'il était impossible d'aller à l'encontre de ce mouvement de fond. C'est la volonté du peuple mais c'est aussi une nécessité pour les deux (Fatah et Hamas surtout) s'ils veulent garder l'appui des Palestiniens et donc leur pouvoir. Ce qui est sûr c'est qu'Israël a peur de cette unité et que les pressions ne vont pas cesser. Ni sans doute les tergiversations à l'intérieur du mouvement palestinien.

Le DR.- Comment vois-tu l'avenir immédiat et à moyen terme du conflit? Et le positionnement politique des divers pays de la région?

M.B.- L'avenir immédiat? Je suis assez pessimiste dans la mesure où les grandes puissances n'agissent pas: aucune sanction contre Israël, aucune mesure concrète pour donner plus de poids à la partie palestinienne. Au contraire, les USA continuent à armer Israël et l'Europe, à part quelques mesures timides concernant les investissements dans les colonies, continue à traiter Israël comme un Etat privilégié, le plus privilégié de tous les pays avec lesquelles elle a des relations économiques, scientifiques et culturelles. Les Israéliens vont devoir "alléger" le blocus de la Bande de Gaza mais on sait combien les accords sont contournés voire non respectés. En Cisjordanie, l'occupation continue et la colonisation aussi, sans que personne ne l'arrête. Alors que ce soit dans l'immédiat ou à moyen terme, malgré la résistance extraordinaire des Palestiniens, je crois qu'il n'y a que les pressions externes qui pourront faire bouger les choses. Quant aux différents pays de la région, comme le disent mes amis palestiniens, que peut-on en attendre? L'Egypte, deuxième pays de la région a recevoir le plus de subsides des USA, a manifestement pris position contre la Palestine et particulièrement Gaza; de plus, le régime de Sissi collabore au blocus. La Jordanie reste plus que prudente. Le Qatar et l'Arabie Saoudite ont leur agenda et on voit très bien qu'à part donner de l'argent pour des projets humanitaires ou sécuritaires, ils ne sont pas prêts à intervenir. On est loin de la crise du pétrole de 1973. Si ces pays le voulaient, ils pourraient faire pression...

Le DR.- Comment expliques-tu que la Russie ait été si rapidement -et lourdement- sanctionnée suite à la chute de l'Avion malaisien et ce, sans aucune preuve objective sur sa responsabilité en même temps que les crimes israéliens ne méritent que la complaisance ou des timides demandes de «retenue » des puissances occidentales?

M.B.- Comme d'habitude, deux poids deux mesures. Les intérêts stratégiques, économiques et politiques sont différents mais je ne suis pas assez au courant des enjeux concernant la Russie pour pouvoir m'exprimer en connaissance de cause. Quoi qu'il en soit, Israël reste envers et contre tout un état protégé.

Le DR.- Quelles sont, à ton avis, les priorités que nous, les mouvements de solidarité européens, devront avoir dans notre soutien aux luttes du peuple palestinien ?

M.B.- Nos priorités, c'est d'agir concrètement. D'isoler Israël comme nous l'avons fait pour l'Afrique du Sud. Par le boycott des produits israéliens puisqu'on voit que cela a un effet sur l'image d'Israël et que notre public y est de plus en plus sensible. C'est une action citoyenne à la portée de toutes et tous. Par le boycott académique et culturel aussi, vu qu'il permet de médiatiser via des vedettes ou des scientifiques les raisons qui poussent à refuser de collaborer avec les institutions israéliennes. Mais nous devons aller plus loin et pousser le monde politique à prendre des mesures. Il faut interpeller sans relâche, mener des campagnes comme celles concernant Dexia, la vente d'armes à Israël etc. Il faut faire du lobby auprès des institutions belges et européennes, chacun suivant son approche: droits de l'homme, droit international, aspect humanitaire, aspect sanitaire, aspect éducationnel, aspect écologique etc. Il y a plein de biais par lesquels des groupes, des associations, des partis qui ne partagent pas nécessairement la même vision globale peuvent agir. Mais il faut aussi soutenir les Palestiniens que ce soit par des actions symboliques (manifestations, flash mob etc.) ou par des appuis financiers à des projets locaux ou encore par des visites de terrain pour faire comprendre à un public large ce qu'est l'occupation de la Palestine. Ne jamais lâcher la pression. Demander des sanctions. Pousser au désinvestissement de fonds israéliens. Une dernière chose, nous unir pour devenir une force incontournable pour le pouvoir politique. On a du pain sur la planche!

Propos recueillis par Vladimir Caller

Mots-clés: Palestine

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