L’invité du DR : Frédéric Lordon

 

« Le vrai scandale de l’euro, c'est son caractère radicalement anti-démocratique »

Économiste et philosophe français, directeur de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Frédéric Lordon a le tropisme de la recherche collé à la peau associé à une curiosité permanente. C'est ainsi qu'il étend souvent ses analyses d'économie appliquée à des considérations sociologiques ou philosophiques. Il conçoit la démarche scientifique comme nécessairement engagée ; il n'est pas surprenant dès lors qu'il soit devenu un des économistes de référence de la contestation du système dominant et en particulier de l'intégration européenne dont son analyse critique s'est progressivement radicalisée. L'expérience Syriza en Grèce l'a convaincu en effet, qu'il n'y a pas d'issue démocratique tant que l'on reste soumis aux contraintes de la monnaie unique et aux diktats de l'Union européenne. Le Drapeau Rouge se réjouit de l'accueillir dans ses pages.

Le Drapeau Rouge.- Notre journal a eu récemment comme invité l'eurodéputé écolo Philippe Lamberts connu pour ses positions particulièrement critiques du néolibéralisme, des politiques austéritaires et de l'oligarchie financière. Il se dit en même temps partisan du projet européen qu'il estime réformable et du maintien de l'euro. Ce genre de positions sont assez fréquentes ; qu'est-ce qu'elles vous inspirent ?

Fredéric Lordon.- Il n’est pas facile en si peu de place de développer complètement l’argument dont je crois qu’il ruine tout espoir d’un « autre euro possible ». Pour aller à l’essentiel, disons que le débat se perd dans une confusion savamment entretenue entre « euro anti-austéritaire » et « euro démocratique » – confusion telle d’ailleurs que certains peuvent revendiquer bruyamment le second en ayant seulement le premier en tête… Le vrai problème bien sûr c’est le caractère radicalement anti-démocratique de l’euro. À quoi ce caractère anti-démocratique tient-il ? Au fait que les principales dispositions de la politique économique ont été constitutionnalisées sous la forme de règles inscrites dans les traités, et par conséquent soustraites à la délibération ordinaire de toute instance représentative. Le vrai scandale de l’euro, c’est cela. Or il y a au moins un pays, l’Allemagne pour lequel la constitutionnalisation des règles de politique économique n’est nullement une monstruosité démocratique mais la chose à protéger entre toutes et, en fait, la condition sine qua non de son propre maintien dans l’eurozone. Il y a là une divergence de vue politique fondamentale et sans compromis possible. D’autant moins possible que l’Allemagne ne voit pas dans sa position un quelconque défaut de démocratie et se prévaut d’une valeur supérieure – toutes les démocraties ont les leurs – à laquelle le cadre démocratique même se trouve accroché, et en dessous de laquelle la dispute démocratique commence – si vous voulez un peu l’équivalent de la laïcité pour la république française : le discours commun en France tient que la laïcité en son principe n’est pas objet de dissensus ou de débat « démocratique » (ses formes à la rigueur). Bref toutes les institutions politiques ont leurs méta-valeurs, soustraites à la discussion ordinaire, et (mais il me faudrait du temps pour le montrer de manière un peu plus convaincante) la monnaie, pour toutes les raisons historiques qu’on imagine facilement, en est une en Allemagne.

C’est bien pourquoi d’ailleurs, l’Allemagne a mis tous les autres États-membres au pied du mur au moment de la négociation des traités : avec mes principes monétaires ou sans moi. Seule la complicité idéologique des autres États-membres lui a permis d’imposer ses propres vues à la zone entière. Mais cette convergence apparente est profondément trompeuse : l’Allemagne y joue beaucoup plus que de simples enjeux idéologiques ordinaires. De sorte que si venait à se former une coalition porteuse d’un projet de revenir sur cette profonde anomalie démocratique et de déconstitutionnaliser les règles de politiques économiques pour les remettre à une instance délibérative ordinaire, susceptible de toutes les remettre en cause, il ne faut pas douter que l’Allemagne s’y opposerait avec la dernière énergie, jusqu’au point de quitter elle-même l’Union en cas de défaite de ses principes. Et « l’autre euro » échouerait au moment même où il est sur le point de réussir. Tous les projets alter-européistes, spécialement le DIEM de Varoufakis, ont pour caractéristique commune d’ignorer totalement les enjeux, à ses yeux vitaux et méta-idéologiques, dont l’Allemagne investit ses principes monétaires, et à propos desquels elle ne concèdera rien. Dans ces conditions, la « démocratisation de l’euro » est une vue de l’esprit, dont le maintien n’est bon qu’à nous faire perdre encore de nombreuses années, alors que certaines populations européennes sont littéralement martyrisées par la logique essentiellement austéritaire de l’euro.

Le DR.- Mais n'y a-t-il pas une certaine parenté entre les propositions de Philippe Lamberts (approuvées par le Parlement européen) établissant des plafonds aux rémunérations des financiers et la transparence financière et votre proposition SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin ou « marge actionnariale limite autorisée ») visant à mettre des limites aux rémunérations des actionnaires ? N'est-ce pas, pour le moins, un pas dans la bonne direction ?

F. L.- Mais ce sont des problèmes qui n’ont rien à voir. Il n’y a pas le moindre rapport entre un projet de limitation de la rémunération des actionnaires et la possibilité, ou plutôt l’impossibilité de re-démocratiser les politiques budgétaires et monétaires européennes. Qu’on fasse aboutir le premier ne nous fera pas faire le moindre progrès pour la seconde. Ce qui n’enlève rien au fait qu’un projet comme le SLAM soit hautement désirable en soi. Et ceci même si, par ailleurs, il ne représente que le tout premier degré d’une lutte significative contre le pouvoir actionnarial qui, en réalité devrait aller beaucoup plus loin, jusqu’à envisager carrément la fermeture de la Bourse. Et même, au-delà, l’abolition de ce que Bernard Friot nomme très justement la propriété lucrative du capital.

Le DR.- Plus concrètement, Thomas Piketty, pourfendeur des inégalités et des privilèges, se bat contre les avantages acquis des possédants notamment dans les transmissions patrimoniales. Discours qui lui confère un profil de militant radical. À ce propos, peut-on dire que ses positions contestent structurellement le système capitaliste ?

F. L.- Les travaux de Thomas Piketty ont le double caractère d’une salutaire intervention et d’une imposture intellectuelle caractérisée. Qu’il ait fallu produire l’effort de documenter statistiquement, au terme d’ailleurs d’un travail d’une ampleur et d’une rigueur remarquables, l’état contemporain des inégalités, et sa remise en perspective historique, la chose est évidemment incontestable. Mais avoir osé intituler un tel travail Le Capital quand, de son propre aveu, l’auteur n’a pas lu une ligne de Marx et ignore visiblement le sens conceptuel même du mot « capital », c’est un peu comme si un ouvrage de mécanique newtonienne prétendait s’appeler Théorie de la relativité générale. Contrairement à ce que croit Piketty, le capital n’est pas la fortune. Pour le coup, des fortunes il y en a eu très tôt dans l’histoire, et bien avant le capitalisme (on suppose que Piketty a dû entendre parler du personnage de Crésus… qui n’était pas un capitaliste). Le capital est tout autre chose, il n’est pas la fortune, il est un rapport social. C’est parce qu’un certain rapport social s’empare des instruments de la production – les machines – qu’il les transforme en ce qu’elles ne sont pas intrinsèquement : du capital. Sitôt qu’il est reconsidéré dans cette perspective, le capital apparaît pour ce qu’il est : un rapport social de domination. Il est donc au principe d’une inégalité, mais d’une inégalité qui a pour caractère fondamental d’être politique – comme c’est le propre de tout rapport de domination et de son asymétrie constitutive.

Que, par la suite, ce rapport de domination soutienne des inégalités monétaires, la chose est évidemment indéniable, mais ces dernières sont épiphénoménales. L’inégalité fondamentale, c’est l’inégalité politique qui tient à la possibilité offerte par le rapport social du capital de prendre en otage la vie même de tous ceux qui, du mauvais côté du rapport, n’ont d’autre choix que d’en passer par le propriétaire des moyen de production pour leur survie matérielle, et par conséquent de se plier à ses conditions. La loi de destruction du code du travail, dont le projet est examiné en France en ce moment, elle, ne se trompe pas de cible : sous couleur de « flexibilisation » il s’agit bien d’approfondir l’empire sur la société que le capital-rapport offre au capital-groupe social. Les opposants à cette loi ne s’y trompent pas davantage. Leur contestation d’ailleurs va bien au-delà de la loi elle-même pour interroger radicalement une forme de vie placée sous la souveraineté du capital. Et sur cette question décisive, la perspective des inégalités monétaires est d’une totale inutilité : elle n’a strictement rien à dire.

Le DR.- Affronter la nature même de la construction européenne suscite souvent de violentes accusations, surtout lorsque l'on revendique la défense de l'État-nation et de la souveraineté. Sur ce dernier concept, quel lien établissez-vous entre la souveraineté monétaire et celle politique ?

F. L.- Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’il convient, conceptuellement, de nommer « État-nation ». Il est tout à fait évident, que, de création historique récente, l’État-nation n’est certainement pas le fin mot de l’histoire en matière de morphologie des groupements politiques et que, comme les autres avant elle, cette forme passera avec l’Histoire. Il n’est pas moins évident que les tracés présents des États-nations n’ont rien d’intangible non plus, et que – l’histoire l’a montré abondamment – rien n’interdit en principe que se constituent des peuples de peuples – à l’image par exemple des rhénans, des bavarois, des prussiens, etc., qui dans la deuxième moitié du XIXe siècle ont formé l’Allemagne ; et l’on notera à cette occasion que, contrairement à ce que raconte l’européisme, la constitution d’un peuple de peuples n’équivaut nullement par soi au dépassement du principe stato-national.

Ceci étant dit, et pour revenir à votre question, il faut s’entendre sur ce que l’on veut dire par souveraineté monétaire, expression qui est susceptible de revêtir deux significations très différentes. Si on l’entend comme souveraineté de la monnaie, alors nous parlons de l’autorité du signe monétaire, au sens où Durkheim parle de l’autorité du social, c’est-à-dire de l’acceptabilité du signe monétaire, donc de son pouvoir libératoire comme équivalent général. Il en va alors de la souveraineté de la monnaie comme de la souveraineté de toute institution : celle-ci suppose l’adossement à une communauté qui, en dernière analyse, est elle-même la source ultime de tout ce qui fait autorité en son sein. Pour autant cette communauté d’adossement ne se confond pas nécessairement avec la communauté politique : par exemple les valeurs morales catholiques sont adossées à une communauté de référence distincte des communautés politiques. Dans le cas de la monnaie cependant, l’histoire montre que les deux communautés coïncident la plupart du temps, par le jeu de la monnaie à effigie – à effigie de qui ? du prince bien sûr. Et ceci même s’il peut y avoir des débordements : la communauté d’usage du dollar par exemple excède les limites de la communauté politique étasunienne – mais la suppose comme base initiale !

Si maintenant par souveraineté monétaire on entend la souveraineté, non pas de la monnaie, mais de la politique monétaire – et c’est bien de cela qu’il s’agit dans la problématique européenne –, alors la réponse est triviale : la souveraineté monétaire entendue en ce sens désigne la souveraineté de l’un des instruments de la puissance publique : la politique monétaire, et, partant, s’assimile complètement à la souveraineté de l’État, à la souveraineté politique.

Le DR.- La création de la monnaie et la prolifération de la capacité créatrice (banques privées, compagnies d'assurance, banques centrales…) ne sont-elles pas des instruments qui cherchent, via la profusion de l'endettement, à contrecarrer les politiques de déflation salariale et assoupir ainsi les risques de réactions de révolte ?

F. L.- Non, on ne peut pas dire la chose d’une manière aussi générale qui essentialise, ou plutôt faudrait-il dire « fonctionnalise » entièrement la création monétaire. L’émission de dette par création monétaire a d’abord pour rôle d’ante-valider les paris capitalistes sur l’avenir – en termes plus prosaïques : de financer les avances. Sans cette possibilité aucune croissance n’est possible. Tel a été, historiquement, le rôle du crédit dans le capitalisme (ceci dit sans méconnaître bien sûr que la dette a existé bien avant le capitalisme). Dans le capitalisme donc, l’insertion des ménages dans la dette est un phénomène tardif, lié au développement de l’acquisition immobilière et de la consommation de masse. Il devient alors tout à fait évident que la dette se met à fonctionner comme un opérateur de socialisation coercitive qui rive les individus plus que jamais à l’emploi salarié, quelles qu’en soient les conditions, sous l’impératif du service de leur dette.

La dette des individus non-capitalistes revêt alors une grande ambivalence : d’une part elle sert les désirs d’acquisition de biens marchands et par là achète la paix sociale (notamment en aidant à maintenir un certain niveau de consommation en régime de compression des salaires : c’est le cas typiquement dans la configuration néolibérale du capitalisme), mais d’autre part, elle asservit davantage encore les individus au salariat ; enfin, elle peut conduire à des situations impossibles de surendettement qui jette les individus dans la misère, leur fait connaître l’expulsion et la confiscation de leurs biens, etc. À ce moment, la dette cesse d’être « politiquement fonctionnelle » puisque ce dernier effet, à l’exact opposé du premier, détruit la soutenabilité politique du capitalisme en suscitant un peu partout des « révoltes de la dette » – dont on trouvera des exemples aussi bien dans les défauts souverains de pays comme l’Argentine que dans les troubles politiques internes nés des situations d’expulsion comme en Espagne, où Podemos a capté cette « indignation de la dette ». Cette dette des ménages est donc au départ un instrument très puissant de normalisation et d’oppression.

Mais – comme toujours… – vient un point où les servitudes qu’elle impose deviennent intolérables et suscitent un retournement de ses effets politiques. Et ce qui avait pour effet de consolider l’ordre en place se met à le déstabiliser de toute part.

Propos recueillis par Vladimir Caller

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