L'invité du DR

Il est professeur émérite de l'Université catholique de Louvain et géo-politologue. Son parcours de vie a surement contribué à donner cette qualité de regard, équilibré et sans compromissions, aux événements de la vie politique internationale. Né en Hongrie, il a perdu avec sa famille toute sa fortune en 1945 et a été déporté en 1951 par le régime stalinien. Dès 1949, il est exclu de tout enseignement et devient ouvrier agricole, puis industriel. Fuyant son pays en 1956 lors de l'intervention soviétique, combattant pour la paix et la compréhension entre les peuples et les nations en tant que militant de Pax Christi Wallonie-Bruxelles, il passe l'essentiel de son temps à faire des conférences, conseiller et écrire sur des questions géopolitiques. Le Drapeau Rouge s'honore de recueillir son éclairage sur l'explosif dossier ukrainien et les menaces qu'il fait courir à l'Europe et au monde.

 

Le Drapeau Rouge.- Quelle est votre expérience personnelle, s'il y a eu une, de l'Ukraine ? Connaissez-vous ce pays ?
N. B.-F. : Connaître un pays me paraît quasi impossible. Mais, il est vrai que depuis l'indépendance de l'Ukraine, je suis attentivement ce pays, comme je le fais pour les Balkans, la Turquie et l'Iran, pays qui, géopolitiquement parlant, me paraissent significatifs.
Quant à mes contacts avec l'Ukraine, en voici quelques éléments. En février 1945, ce sont des soldats entre autres ukrainiens qui nous libèrent des nazis à Budapest. Dans les années 1990, j'enseigne à Lvív. La toute grande majorité des gens que je rencontre sont heureux, très heureux de voir leur pays indépendant. A ce moment-là comme aujourd'hui, les Ukrainiens me donnent l'impression de vouloir rester avant tout Ukrainiens, même à l'ouest du pays. Voyez le drapeau des manifestants !
Il existe sans doute quelques groupuscules séparatistes criards, souvent antisémites et fascisants. La partition en deux de l'Ukraine me paraît peu vraisemblable, voire impossible. Comment trouver une ligne de séparation entre les entités, les mariages interrégionaux nombreux et le bilinguisme fort répandu ? Des propositions de fédérer le pays n'attirent guère de partisans car c'est la région orientale industrialisée qui subsidie la région occidentale, toujours fort remuante face au pouvoir à Kiev.
Le DR.- L'Ukraine est actuellement tiraillée entre les propositions de la Russie et de l'Union européenne. Pouvez-vous nous résumer l'essentiel de cette situation ?
N. B.-F. : Selon moi, il y a trois acteurs étrangers impliqués dans le conflit : l'Union européenne (UE), les Etats-Unis d'Amérique (EUA), directement et par le biais de l'OTAN, et la Russie.
Dans le style de la " guerre froide " d'avant 1989, un rapport de forces se vérifie entre les grandes puissances dans cette affaire. Chacune d'elles s'efforce d'avoir l'Ukraine dans sa zone d'influence par quasiment n'importe quel moyen. Avec des succès fort variés, les EUA souhaitent, comme partout ailleurs, élargir leur hégémonie. Le jeu de l'UE n'est pas clair en raison de son implication dans l'OTAN, tout en agissant plus sagement que les EUA. Moscou n'abandonnera pas de sitôt son idée que l'Ukraine, comme la Biélorussie, fait partie de " la sainte Russie ". Dans les manifestations, chaque puissance joue dans ce sens par la séduction, le chantage et les actions de services secrets.
Du point de vue ukrainien, réintégrer une " Union soviétique reconstituée " reste hors de question. Les pressions exercées périodiquement par Moscou, notamment en matière de gaz naturel, n'échappent pas non plus aux Ukrainiens. Se rapprocher l'UE leur plairait, mais en faire partie leur paraît douteux pour des raisons de sagesse populaire et d'intérêts économiques. Il existe, d'une part, la proximité russo-ukrainienne de langue, de culture et de religion, autant que des mariages mixtes en grand nombre depuis des siècles. L'Ukraine entretient, d'autre part, un commerce extérieur plus développé vers la Russie que vers l'UE.
Certes un " Occident " mythique leur apparaît comme un paradis et ils aimeraient y émigrer massivement. Mais il est vrai aussi que Moscou et Kiev ont des systèmes économiques très complémentaires en matière industrielle. Du reste, comme cela est inscrit dans la constitution, l'Ukraine est techniquement un pays neutre qui préfère rester coincée entre Moscou et Bruxelles-Washington, mais indépendant. Aussi les qualifications pro-européenne ou pro-russe des manifestants me paraissent hors de propos. Les cinq ou six pays neutres de l'UE feraient bien de soutenir l'Ukraine dans sa position géostratégique.
Le DR.- Croyez-vous que, dans l'hypothèse où le pays adopterait la proposition de l'UE, cela pourrait conduire l'Ukraine à son adhésion pleine et entière à l'Europe de Bruxelles?
N. B.-F. : N'étant guère ignares, les Ukrainiens savent que l'UE n'est pas une panacée. Il leur suffit d'observer de ce qui s'est passé chez leurs voisins occidentaux. Ces vingt-cinq dernières années, la décision politique des pays de l'Europe centrale et orientale (PECO) de se joindre à l'UE s'est avérée économiquement désastreuse. En la préparant et après l'adhésion à l'UE, ces pays ont perdu près de la moitié de leur production industrielle et une partie considérable de leur production agricole.
Ces pays ont aussi subi une dévaluation du potentiel humain de la population, avec une réduction sensible des conditions du travail, une fuite massive des cerveaux et une émigration des plus jeunes. Ils ont perdu le contrôle de leur système bancaire et de leurs principales entreprises qui ont été absorbées par les multinationales principalement européennes. Certains de ces pays étant fort endettés auprès des banques, leur dépendance vis-à-vis de ces dernières est devenue quasi absolue.
Dans l'hypothèse de l'adhésion de l'Ukraine, celle-ci n'a guère de raisons d'espérer un meilleur sort. Dans les propositions budgétaires modestes de l'UE, l'Ukraine ne pouvait par ailleurs guère voir une compensation quelconque. Une partie modeste de la population ukrainienne, avec le soutien visible d'un certain nombre de politiciens et diplomates ouest-européens et américains, refuse de prendre en considération cet aspect des choses Il reste que le problème de fond n'est guère évoqué dans nos médias. Il s'agit des questions telles que l'indépendance, la neutralité, le capitalisme et la corruption en Ukraine.
Après des siècles de domination d'abord polonaise, puis russe, l'Ukraine a pu avoir une autonomie limitée dans le cadre de l'Union soviétique et enfin l'indépendance depuis la dissolution de cette dernière en 1991. Par ailleurs, dès l'indépendance, le pays qui a choisi la neutralité, a subi l'établissement d'un capitalisme sauvage qui persiste sous l'égide des multinationales ukrainiennes. Les gouvernements successifs ont appliqué les recettes du FMI : libéraliser, privatiser, flexibiliser le travail et avoir aussi peu de gouvernement que possible (sauf le maintien de l'ordre).
Quelques groupes financiers privés géants se sont constitués, alors que le chômage et les inégalités ont explosé. A l'exception d'une élite urbaine peu nombreuse, la majorité de la population vit dans la misère ou presque. Deux à trois millions d'Ukrainiens travaillent à l'étranger, dont les deux-tiers en Russie. Quelque 25 % du produit intérieur brut proviendraient de l'envoi des fonds des immigrants. Cependant, ces groupes financiers ou industriels, bien que capitalistes, restent aussi et avant tout ukrainiens.
Enfin, le néolibéralisme a désorganisé l'Etat et le pays. Il a installé un vaste système de corruption publique et surtout privée. L'Etat se confond en partie avec les grands financiers. Ainsi, les difficultés économiques s'ajoutent au rejet des gouvernements corrompus et expliquent les manifestations actuelles et antérieures.
Le DR.- Nous avons vu que, dans le cas des guerres yougoslaves, l'Allemagne a joué un rôle très important, en particulier au début du processus. Estimez-vous qu'elle joue un rôle et ait un intérêt particulier dans la crise actuelle de l'Ukraine ?
N. B.-F. : Je ne partage guère une certaine germanophobie à la mode en francophonie. Dans le cas de la Yougoslavie, tous les pays pro-atlantistes souhaitaient la décomposition de ce pays balkanique. La Yougoslavie leur paraissait militairement trop forte dans le contexte des Balkans. Le capital voyait dans l'unité du pays un obstacle à son internationalisation. Pour le capital allemand, les intérêts russes dépassent en outre de loin ceux de l'Ukraine. Du reste, la Russie se trouve déjà encerclée par l'OTAN et par les 700 bases militaires américaines dont la majorité se trouve en Eurasie.
Le DR.- Quid des intentions de la Russie et des intérêts concomitants entre les oligarques russes et ukrainiens en particulier dans la partie orientale du pays ?
N. B.-F.- Pourquoi ce terme " oligarque " ? Je ne l'entends pas lorsque l'on parle de Bill Gates, de la famille Siemens, de la duchesse de Devonshire, d'Albert Frère ou de Liliane Bettencourt. Est-ce un petit procès d'intention ? Tel que je peux le voir, les multinationales russes et ukrainiennes demeurent fort séparées. Certes, il y a des tentatives constantes du capital russe d'acquérir tel ou tel morceau de l'économie ukrainienne. Les succès me paraissent limités.
Le DR.- On a entendu récemment une conversation téléphonique entre Victoria Nuland, responsable des questions européennes de l'Administration d'Obama, et l'ambassadeur américain dans laquelle ils discutaient de leurs choix d'alternative politique au gouvernement, élu, en place. Ils révélaient aussi la capacité des Etats-Unis d'intervenir sur les décisions aux Nations Unies.
N. B.-F. : Certes, les EUA font tout pour écraser, ignorer ou contourner l'UE. Celle-ci est leur adversaire potentiel principal. Le cas de l'Ukraine le montre bien. Bruxelles pousse à la négociation, alors que Washington veut tout de suite sanctionner. Les rapports de force entre Victoria Nuland et Catherine Ashton, responsable de la politique extérieure de l'UE, ne font que refléter cette situation.
Le DR.- La présence particulièrement importante du parti Svoboda et d'autres groupes ouvertement antisémites et pronazis a été remarquée dans les manifestations de Kiev et autres villes du pays. Svoboda a été reçu officiellement par les dirigeants de l'UE et les Etats-Unis. Comment expliquez-vous que l'idéologie de ce parti n'ait pas été un obstacle à ce genre de rencontres ?
N. B.-F. : J'ai déjà mis en évidence que l'extension de zone d'influence s'opère par n'importe quel moyen ! Aucune grande puissance n'a jamais hésité à nouer des alliances avec des régimes ou des groupes aussi peu recommandables.
Du reste, le gouvernement ukrainien continue à négocier avec les représentants démocratiques de l'opposition et même avec les extrémistes. La démission du gouvernement et l'annulation des dispositions répressives sont déjà acquises. Nonobstant, des groupes d'opposants " prennent le pouvoir " dans certaines villes de provinces occidentales. Des rumeurs de projets de coup d'état se multiplient et l'armée semble aussi s'impatienter. Tout ceci est sans doute inquiétant. La chute du président me paraît peu probable mais toujours possible. Est-elle souhaitable ? L'exécutif ukrainien a été élu dans le respect des critères démocratiques et, vu la médiocrité du système juridique ukrainien, il me paraît dommageable de l'affaiblir encore plus. Par contre, la pression de la rue pourrait bien réduire le nombre de décisions arbitraires dans le domaine économique, prendre des dispositions contre la corruption et annuler les mesures antisociales.
Avec sa politique du " voisinage ", l'UE a tenté d'" arracher " l'Ukraine à la Russie. Elle n'a pas pris au sérieux la volonté des Ukrainiens de ne pas vouloir s'aligner à l'une au détriment de l'autre. Ce fait ne manque pas non plus d'irriter la Russie. Il n'est guère étonnant que la tentative occidentale ait échoué. Cette même volonté d'indépendance s'exprime lorsque Moscou presse Kiev d'adhérer à son Union douanière regroupant diverses ex-républiques soviétiques.
De plus, Bruxelles a déclaré, à tort, cette adhésion incompatible avec l'accord d'association négocié avec l'UE. Ce type de négociation sert précisément à rechercher des compatibilités si l'on veut le bien de l'Ukraine. De plus, l'UE comporte cinq à six pays neutres. Il aurait été intéressant de les associer aux négociations afin de souligner que l'UE admet en son sein des pays neutres. Un peu imprudemment, les diplomates européens auraient laissé entendre à leurs interlocuteurs ukrainiens que l'association est le chemin royal à l'intégration pure et simple à l'UE. Du reste, l'UE refuse assez maladroitement aux Ukrainiens d'entrer sans visa, même à terme ou sous forme de promesse vague.

Le DR.- ….et les américains ?

N.B.-F. : De son côté, Washington essaie constamment d'affaiblir la position de la Russie et ici, par le biais de l'Ukraine. Le secrétaire général de l'OTAN se permet de sermonner la Russie à propos de l'Ukraine. Evidemment, Moscou ne se laisse pas faire et procède aux manœuvres diplomatiques habituelles des grandes puissances par l'usage alterné de la carotte et du bâton. L'OTAN a déjà été arrêtée dans son expansion vers l'Est en 2008 lorsque, avec le soutien de certains milieux de Washington, la Géorgie s'est attaquée à la Russie et a lamentablement échoué.
Il faut bien dire qu'en suspendant son accord d'association à l'UE, l'Ukraine a peut-être échappé de justesse à la mise en coupe réglée de son agriculture et de ses manufactures par des multinationales financières et agroalimentaires européennes et américaines qui en auraient profité pour prendre le contrôle des millions de hectares de terres les plus riches du monde. Du reste, l'UE fait semblant d'oublier que l'Ukraine est ipso facto et militairement neutre par disposition constitutionnelle et dès lors n'en tire aucune conclusion quant à ses démarches futures. C'est dommage à la fois pour le peuple ukrainien et les démocrates au sein de l'UE.
Le DR.- Même question sur le traitement des médias de cette actualité. Hormis la dénonciation courageuse et permanente de journalistes comme Jean-Marie Chauvier, on constate que les médias parlent du parti Svoboda tout simplement comme " nationaliste ". Les " valeurs " de la realpolitik sont-elles devenues si hégémoniques de nos jours ?
N. B.-F. : Moi je constate que nos médias tendent à refléter, assez systématiquement, une certaine russophobie " géopolitique " á l'instar du baron Custine, de l'anticommunisme atlantiste de toujours et de l'antisoviétisme de jadis. L'image de la Russie comme un Etat policier ne date pas d'hier. L'Occident capitaliste s'est construit depuis fort longtemps toute une mythologie autour de la Russie, entretenue par la Guerre froide, et véhiculée, aujourd'hui encore, par certains médias qui se complaisent dans une vision caricaturale de la Russie : services secrets, clans, mafia, collusion de l'Église et de l'État…
Il est certain que la Russie n'a pas les mêmes histoire et traditions politiques que l'Europe occidentale. C'est aux Russes de savoir quel régime politique ils souhaitent. En tous cas, nous n'avons aucune leçon à leur donner, après le colonialisme, les deux guerres mondiales, Auschwitz, les tortures dans les bases militaires, les massacres par drones armés, etc. Le rôle essentiel de médiations conjointes de Moscou et de Bruxelles me paraît patent et peut-être efficace.
Quant aux " valeurs " en jeu, un géopolitologue comme moi n'en a rien à dire, sauf qu'elles jouent un rôle idéologique dans certains cas, mais peut-être assez peu dans le cas ukrainien. Comme chrétien, je m'efforce de soutenir des attitudes, des jugements et des actions dans l'esprit de l'Evangile. Dans le cas de l'Ukraine, cela signifie s'opposer à toute intervention extérieure, sauf autorisation du pays ou de l'ONU, et de préconiser la négociation : lorsqu'il y a la parole, les canons ne tonnent pas!

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