A propos de la réforme des barèmes : l’expérience est passée de mode, place au mérite !

Celles et ceux qui ont aujourd’hui atteint la cinquantaine savent ce qu’ils doivent – à tous points de vue ! – à l’expérience d’aînés qui leur ont transmis savoir et sagesse, telles des graines qui ne cessent de se développer en avançant en âge. Combien d’enseignements inculqués dans notre jeunesse ne comprenons-nous pas seulement à l’âge adulte, lorsque nous sommes confrontés à certaines situations ? Or, de nos jours, sous couvert de modernité, notre gouvernement, après s’en être pris à d’autres vaches sacrées de notre système économique et social, s’attaque désormais aux barèmes à l’ancienneté. Et ce au profit du mérite, donnée purement subjective, à la tête du client, et qui profite dans sa plus grande part aux classes dominantes.

Le ver était dans le fruit

Comme pour les autres objets du détricotage progressif de notre tissu économique et social au nom d’un libéralisme triomphant, faisant table rase du passé pour un avenir radieux auquel chaque citoyen participera (N’aurait-on pas déjà entendu de tels discours sous d’autres idéologies ?), l’initiative en avait été prise par le gouvernement précédent, cornaqué par un premier ministre étiqueté socialiste. On était passé alors des barèmes à l’âge aux barèmes à l’expérience.

Dans les faits rien ne changeait pour les « anciens travailleurs » qui étaient tous censés avoir commencé à 18 ans, quel que soit leur âge effectif d’engagement. Au contraire, pour les nouveaux engagés, le compteur était remis à zéro, sans tenir compte de leur expérience antérieure dans d’autres entreprises (à l’exception de certains travailleurs qualifiés qui étaient en position de force pour négocier une prise en compte totale ou partielle de leur expérience – mais les cas sont rares).

On passe à l’étape suivante, maintenant, en promouvant le mérite individuel (évalué par qui ? Sur base de quels critères ?) au détriment d’une reconnaissance collective et objective de l’expérience, allant de pair avec l’avancée du travailleur en âge.

Pourquoi un travailleur comptant trente ans d’expérience pourrait-il accepter, s’il a une quelconque dignité et une fierté de son savoir-faire, d’être mis au même tarif salarial que le débutant qui a encore tout à apprendre ? Et de surcroît, quand on pérore à hue et à dia qu’il faut garder les travailleurs plus longtemps au travail, à cause de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Un enfant de dix ans y verrait non-sens et contradiction. Pas nos dirigeants qui, dans leur vision idéologique et autistique des choses, persistent et signent dans un surréalisme délétère.

« A proprement parler, il ne s’agit même pas de falsification … Il ne s’agit que de la substitution d’un non-sens à un autre. La plus grande partie du matériel dans lequel on trafiquait n’avait aucun lien avec les données du monde réel, pas même cette sorte de lien que contient le mensonge direct »1

Un exemple édifiant

Un jeune ingénieur, propulsé à la tête d’un service grâce à son diplôme et non son expérience, demande à son subalterne, contremaître arrivé à ce poste en gravissant toutes les étapes de la promotion interne, de lui expliquer le fonctionnement du service. Et ceci afin de faire une présentation face au comité de direction.

Il prend des notes qu’il transforme en dizaines de pages de présentation Powerpoint, toutes plus flamboyantes les unes que les autres. Le contremaître, quelque peu compassionnel vis-à-vis de son jeune supérieur, lui propose de l’accompagner afin de répondre aux questions relatives aux difficultés quotidiennes du service. Fin de non-recevoir. Le jeune ingénieur ne veut pas se montrer en situation de faiblesse face à la direction. Il va assumer seul et leur en mettre plein la vue.

Résultat : il se fait retourner comme une crêpe au cours de sa présentation et en ressort la queue entre les jambes, attribuant sa déconvenue au contremaître « qui lui a mal expliqué » et qui devient dès lors son ennemi. Ce dernier, meurtri de ne pas avoir été entendu dans sa proposition d’aide et, ensuite, d’être considéré comme déloyal ne pourra plus collaborer « normalement » avec son responsable. Il faudra les séparer. Qui déplacer dans ce cas ? L’ingénieur ou le contremaître ? La décision qui sera prise dira tout sur la culture de cette entreprise.

Cet exemple est purement fictionnel et toute ressemblance avec une situation vécue ne serait que pure coïncidence …

Allemagne - France

L’on donne souvent nombre de raisons au retard économique et technologique de la France sur l’Allemagne. Il est souvent fait allusion à une législation sociale trop rigide du côté français qui entrave les investissements et les embauches. D’autres causes sont aussi invoquées, plus biscornues les unes que les autres.

Par contre, peu d’analystes mettent en avant que la plupart des dirigeants de grands groupes allemands (Siemens, Thyssen, Bayer …) sont issus de la promotion interne et ont fait leur carrière dans le groupe dont ils sont devenus le patron, alors que la plupart des dirigeants français proviennent des « grandes écoles » (ENA, Ecole des Mines, Polytechnique …) et sont souvent passés par un cabinet ministériel avant d’être adoubés, avec la bénédiction de l’Etat, grands patrons.

D’un côté, la reconnaissance et la valorisation de l’expérience ; de l’autre, le pantouflage et le copinage de caste (La médiocrité cooptée par la médiocrité, disait Warburg). Nous ne prétendons pas ici que tout s’explique par cette différence de culture, ni que tout soit parfait en Allemagne, mais il y a certains faits qui plaident en faveur de l’expérience et de la promotion interne.

Et les jeunes là-dedans ?

En quoi cette remise en question de la valeur expérience va-t-elle aider les jeunes à s’intégrer dans le monde du travail ? Est-ce qu’en dévalorisant l’expérience des vieux on pourra engager plus de jeunes ? Nous sommes dubitatifs face à cette hypothèse. Combien de fois ne nous ont-ils pas vendus l’idée que les sacrifices des uns assureraient l’avenir des autres ? Et à la fin, toutes les catégories sont de la revue, sauf les employeurs et leurs complices politiques bien entendu.

Et, dans le meilleur des cas, comment garder des travailleurs expérimentés motivés sans valoriser leur savoir-faire et leur loyauté à l’entreprise, et les convaincre de transmettre leur savoir à leurs successeurs ? Avant l’on faisait avancer l’âne avec une carotte liée à un bâton, le gouvernement et les employeurs voudraient, eux, le faire avancer sans rien au bout du bâton. Mais nous évoquons là de vieilles méthodes qui, même si elles ont faire leurs preuves, ne peuvent plus être de mise à l’heure de la modernité réformatrice !

Sans faire de plus grande démonstration, l’objectif est clair comme de l’eau de roche : opérer un nivellement vers le bas dans toutes les catégories de la population, de sorte à privilégier une partie de plus en plus restreinte de nantis. Ce n’est pas le retour au 19e siècle qu’ils nous préparent, mais au Moyen-âge !

Qu’est-ce que le mérite ?

Dans la novlangue (Orwell – de plus en plus d’actualité !) des dominants, ce n’est plus l’apprentissage dans le temps de savoir-faire et de savoir-être qui doit prédominer dans les critères de la formation des salaires, c’est le mérite qui doit dorénavant primer. Les plus intelligents, les plus courageux, les plus assidus, les plus obéissants, les plus « tout » qui seront reconnus par leur hiérarchie (qui on le sait et on le vit, est d’une objectivité exemplaire …) auront droit à une prime annuelle, non acquise, et souvent versée sous forme d’actions « gratuites » ou d’autres avantages échappant aux cotisations sociales. Et plus haut vous serez placés dans la hiérarchie, plus vous serez méritants et plus la prime sera importante. Et comme cela les inégalités ne feront encore que s’accroître entre travailleurs au sein de l’entreprise, mais également entre actifs et non-actifs.

Les rémunérations démesurées et indécentes des grands capitaines des multinationales, leur inflation ces dernières années, participent de cette idéologie. Il faut maîtriser les salaires (au nom de la compétitivité, laquelle a bon dos), réduire les dépenses sociales (au nom de la gestion de la dette, qui a également bon dos) pour arroser plus et encore les actionnaires et leurs loyaux serviteurs.

Et pour conclure ce paragraphe par un brin de causticité, nous savons tous que des ministres comme Charles Michel ou Alexander De Croo ne doivent leur réussite professionnelle qu’à leur seul mérite. On comprend mieux dès lors pourquoi ils en font leur dada.

Le rapport de forces, salutaire.

Jusqu’à quel stade de régression devrons-nous involuer, avant que les « damnés du système » ne se rebiffent contre un système qui les écrase peu à peu, ne leur laissant comme seule perspective à terme que le suicide social, ou pire …

De l’homme résigné à son sort et à l’absurdité du monde, comme Sisyphe qui pousse chaque jour son rocher jusqu’au sommet de la colline pour le voir retomber de l’autre côté, il faudra bien qu’un jour l’on voie surgir l’homme révolté, libre et passionné.

« Je tire donc de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort et je refuse le suicide »2

Et les syndicats, dans tout cela ?

Menacés eux aussi par les projets de réforme du gouvernement, et ce dans leur rôle institutionnel (commissions paritaires, paiement des allocations de chômage, concertation sociale …) surtout, ils éprouvent toutes les peines du monde à mobiliser leur base sur les enjeux des réformes. En outre, des luttes intestines de pouvoir et communautaires viennent compliquer la donne.

Il faut reconnaître que ce n’est pas facile pour eux, car le gouvernement agit avec méthode et habileté (Bart De Wever connaît Machiavel par cœur) : il ne s’attaque pas à tout le monde en même temps, ce qui veut dire que chacun ne se sent concerné que quand son tour arrive. Diviser pour régner, voilà une stratégie qui est loin d’être surannée.

Ici aussi, pour reconstituer un rapport de forces crédible, les syndicats doivent d’abord prendre conscience de leurs forces et de leurs faiblesses, convaincre le plus grand nombre qu’il faut agir tous ensemble et non chacun de son côté pour vaincre. Arrêter de se compromettre avec des partis politiques qui ont trahi le monde du travail depuis des décennies. Et amener à leur tête des gens plus jeunes qui ont forgé leur expérience, leurs convictions et leur vision du monde dans les organisations et qui sont, à juste titre, quelque peu lassés d’attendre leur heure.


1. 1984, George ORWELL, pp. 61-62 (Traduction d’Amélie Audiberti, Le Livre de Poche, 1964)
2. Albert CAMUS, cité in « Albert Camus, le goût de la révolte », Laurent PIRNAY, CEPAG, 2015

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