Réforme des pensions : reflet d’une fracture sociale

Le défi démographique que doit relever l’Europe en ce XXIe siècle donne lieu à des débats passionnés autour de réformes visant pour la plupart à allonger le temps de travail, afin de pouvoir financer notre système de sécurité sociale durablement.

Cependant, tout le monde n’est pas sur le même pied en matière d’espérance de vie, de conditions de travail et de pouvoir d’achat. Or, les réformes proposées (imposées) considèrent que tout un chacun doit travailler un nombre d’années donné, avant de faire valoir ses droits à la retraite et recevoir la pension à laquelle il a droit.

Pauvre petit pays riche.

En Belgique, le système actuel de pensions (salariés, indépendants, fonctionnaires) pèche par ses disparités et, surtout, par le faible montant de leur pension de retraite pour nombre de bénéficiaires. Ainsi, la pension moyenne des nouveaux pensionnés est de 1.181 euros pour un homme et 882 euros pour une femme. En outre, un retraité sur trois vit en deçà du seuil de pauvreté1.

Dans un pays aussi prospère que le nôtre, possédant un système de protection sociale des plus développés dans le monde, ce constat fait tache. Et malheureusement, les idées des uns et des autres pour apporter des solutions aux problèmes constatés ne vont rien résoudre, en ce qui concerne en tout cas l’amélioration du sort des plus pauvres, victimes d’une société les ayant laissés pour compte ou d’interruptions d’activité au cours de leur carrière.

Les syndicats, incapables de se départir de leurs réflexes corporatistes, misent sur une fort aléatoire reconnaissance de la pénibilité de certaines fonctions pour limiter les dégâts. Mais quid des assimilations pour les périodes non travaillées pour celles et ceux qui, contre leur gré, sont entrés tard dans le monde du travail (N’oublions pas que le chômage des jeunes environne actuellement les 25 % de la population active) et/ou ont connu des périodes de chômage relativement longues dans leur parcours professionnel.

Et comment les plus défavorisés de notre société vont-ils profiter de leur retraite, qu’elle soit décente ou non, alors que l’écart d’espérance de vie entre les riches et les pauvres est de treize années2?

Jane Fonda, égérie du ministre des pensions

Monsieur Bacquelaine, ministre des pensions, donne l’exemple de Jane Fonda pour illustrer la longévité dans la plénitude de leurs moyens des tempes grisonnantes. Il ne prend pas l’exemple de l’assistante familiale en maison de repos ou de la technicienne de surface (pour sacrifier à l’euphémisme de la novlangue du politiquement correct) qui ont le dos cassé à la cinquantaine ni de tous les autres soutiers d’un système qui écrase le plus grand nombre pour offrir un luxe de plus en plus indécent à un nombre restreint de privilégiés. C’est le retour des seigneurs et des serfs. Plus les gens seront nécessiteux, plus il sera aisé de les asservir, de les exploiter.

Permettre à des retraités, via les flexi-jobs, d’augmenter un tant soit peu leurs revenus participe pleinement de cette tendance. L’ubérisation de l’économie aussi, avec de moins en moins de droits pour les travailleurs relevant du statut indépendant, alors qu’il y a bien lien de subordination entre l’employeur et eux. Et ensuite, le démantèlement des services publics, autre filet de sécurité pour les plus démunis, au profit du privé, lequel s’accapare les meilleurs morceaux et laisse aux pouvoirs publics, complices de la manœuvre, les activités déficitaires. Enfin, la fraude et l’optimisation (encore un euphémisme) fiscales qui permettent aux plus riches, particuliers et entreprises, en toute impunité, de détourner des milliards d’euros, lesquels pourraient s’ils étaient légitimement perçus régler tous les problèmes de financement de notre sécurité sociale, y compris ceux des pensions et des soins de santé. Nous sommes ici dans le crime organisé et la non-assistance à personnes en danger.

La nouvelle panacée

Pour le ministre des pensions et ses « experts », le tour de passe-passe de la pension à points va résoudre tous les problèmes de notre système de retraite actuel3:

  1. La proposition belge de pension à points se veut un équilibre entre deux extrêmes : Un système de répartition à la belge qui a montré ses limites et un système de capitalisation, à contributions définies, tel qu’adopté par certains pays scandinaves et de l’Est. L’effort doit être partagé entre tous pour peser moins sur chacun. C’est un retour à l’esprit initial du système de répartition qui visait à « répartir » les risques entre générations. Cette nouvelle panacée, selon ses défenseurs, présente l’avantage d’ajuster conjointement trois paramètres : la durée de carrière, le taux de contribution et le taux de prestations.
  2. L’espérance de vie est liée au niveau de vie et d’éducation. Les experts belges estiment cet écart à 6 ou 7 ans ; les experts français à 13 ans (cf. supra). Nos deux pays seraient-ils si différents sociologiquement parlant ? Ils estiment que le fait de se référer à une durée de carrière et non plus à un âge de départ à la retraite rétablit ce déséquilibre, car ils considèrent, de leur tour d’ivoire, que les non-diplômés entrent plus jeunes dans la carrière que les « courageux » étudiants. Faudrait-il, à l’instar de Marx, les faire côtoyer les bas-fonds pour leur faire prendre conscience de la dure réalité ?
  3. Un document de travail du Bureau fédéral du Plan montre que les pensionnés percevant une faible pension, les personnes faiblement qualifiées, et les femmes sont les gagnants de la réforme et que les pensionnés bénéficiant d’une pension élevée, les personnes hautement qualifiées, et les hommes sont les perdants. Les « gagnants » évoqués ici auront-ils droit à une pension leur permettant de mener une vie décente et les « perdants », compte tenu de leurs autres revenus (assurance-groupe, épargne, investissements en bourse …), seront-ils à plaindre ?
  4. D’autres considérations comme la fin des « privilèges » des travailleurs du secteur public, la prise en compte de la pénibilité réelle de certains métiers ne méritent pas la contre-argumentation, tant l’analyse est médiocre et partiale.

L’étude de l’IRES (Institute of Economic and Social Research/UCLouvain) conclut sur les vertus des objectifs majeurs du système de pension à points : mutualisation des efforts entre les générations, responsabilisation dans les choix individuels, correction des inégalités face à la longévité en mesurant l’effort contributif par la durée de carrière plutôt que l’âge, partage équitable entre actifs et pensionnés des ajustements nécessaires pour la soutenabilité financière du système. Autant d’éléments porteurs d’un véritable progrès social.

La sagesse populaire : remède à la bêtise arrogante des experts stipendiés

La population, dans sa grande sagesse pragmatique, celle du vécu quotidien et non celle des cénacles formatés, sait ce que devrait être une pension décente, ainsi qu’un âge raisonnable de départ à la retraite4. Ils fixent ces deux repères à 1.615 euros et à 62 ans. Nous voilà bien éloignés de toutes les études « savantes » et d’un gouvernement qui a fait de la retraite à 67 ans un modèle de modernité.

Le débat sur les pensions est non seulement sociologique, économique et idéologique, mais surtout démocratique. Combien de temps nos gouvernants, de quelque bord qu’ils soient, vont-ils ignorer le bon sens populaire ? Ils sont déjà discrédités, faudra-il qu’ils soient renversés pour prendre conscience de leur schizophrénie, de leur déconnexion des réalités de leurs électeurs ?

Nous terminerons avec cette citation de Christiane Taubira, remarquable femme pourtant tellement décriée par la nomenklatura « bien-pensante » quand elle était ministre : C’est trop facile d’être entre soi. Nos sociétés s’assèchent autour de l’entre-soi. Si elles sont autant remises en cause, c’est parce qu’une majorité de la population est confrontée à cet entre-soi de reproduction sociale, cette culture des réseaux et de la cooptation5.


1.Les pensions en question, journal pédagogique publié par les trois grandes organisations syndicales, 2018.

2.Le Monde diplomatique, Bouleversement démographique en Europe, Juin 2018.

3.Regards économiques, La pension à points : 5 principes pour plus d’équité dans les régimes de pension en Belgique, IRES, Mai 2018.

4.Le Soir, 12 juin 2018, Les Belges veulent fixer la pension à 1.615 euros

5.Le Soir, 16 juin 2018, Ne pas obéir, c’est ma philosophie.

Défendre les pensions, défendre son salaire.

Les organisations syndicales ont réussi ce 16 mai une large mobilisation sur le thème de la défense des pensions. Il faut voir dans ce thème un symbole. Celui de la résistance aux attaques du gouvernement pour diminuer encore un peu plus la part des richesses qui va aux travailleurs.

Les pensions sont un symbole à plus d’un titre. Comme part importante de la sécurité sociale, c’est le symbole de cette part socialisée du salaire, souvent mal comprise car peu visible, mais fondamentale, pour tous. Car nous aspirons tous, hauts comme bas salaires, à un jour pouvoir percevoir un revenu après avoir arrêté de travailler. Or la sécurité sociale, c’est le gros morceau auquel le gouvernement a l’intention de s’attaquer. Bart De Wever l’a clairement dit : "il n’y a plus que là qu’on puisse faire des économies substantielles". Or la sécurité sociale, c’est une part du salaire des travailleurs. En diminuer le financement (et donc, avec effet retard, les prestations), cela revient à diminuer le salaire des travailleurs et donc, dans le rapport travail/capital, rémunérer encore un peu moins le travail pour que plus de richesses encore aillent aux détenteurs du capital.

Les pensions, ensuite, sont de facto une forme de partage du temps de travail. Imparfaite, certes, parce qu’elle n’est pas toujours adaptée aux besoins (certains préféreraient travailler un peu moins tout le long de leur carrière que ce système où l’on est pressuré pendant 40 ans, puis d’un coup totalement libéré de toutes prestations). Imparfaite aussi parce qu’elle n’est pas toujours juste (certains groupes de travailleurs ont, du fait de leurs lourdes conditions de travail, beaucoup moins de chances de vivre une longue retraite en bonne santé). Mais au moins une forme de partage du temps de travail qui existe, parce qu’elle s’est imposée petit à petit et naturellement, par l’allongement de l’espérance de vie.

Reculer l’âge d’accès à la pension, c’est mathématiquement diminuer le salaire par heure travaillée de tous (puisqu’il faudra travailler plus d’heures sur la vie pour un revenu total de pension moindre). C’est donc, encore une fois, diminuer la part des richesses qui vont au travail (au travailleur, en compensation de son travail), au profit de l’augmentation de la part des richesses qui va au capital (au propriétaire des moyens de production).

L’actualité l’illustre d’ailleurs très clairement : alors que nous vivons depuis 10 ans (certains diront 35 ans) des politiques d’austérité, qui visent à réduire la masse salariale (que ce soit via la diminution des indemnités de licenciement, la diminution des droits au chômage et à la pension, la diminution des cotisations sociales qui sont une part du salaire) ; alors que les salaires stagnent, diminuent même en valeur depuis 10 ans (du moins les petits salaires), on voit parallèlement les dividendes versés par les entreprises à leurs actionnaires (les revenus du capital), se porter mieux que jamais et crever tous les plafonds. Le prix de l’immobilier monte aussi en flèche, et c’est aussi une autre forme de revenu du capital, tandis que l’augmentation des loyers est une diminution des salaires.

Travail contre capital, l’équation est simple et éternelle, même si elle est un peu abstraite. Défendre les pensions permet de l’ancrer dans la réalité concrète de chacun d’entre nous. MW

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