Migrants (et navetteurs) de tous pays, unissez-vous !

La question des migrations est la question sociale la plus importante de notre époque. D’abord parce qu’elle est le prétexte à une remontée fulgurante du fascisme, dont on sait que sous couvert de privilégier une race ou une nation, il ne vise qu’à réinstaller l’exploitation et la domination la plus crue, et que sa logique inégalitaire conduit à l’extermination des « indésirables ».

Ensuite parce que la migration économique est la seule liberté et le réflexe naturel du travailleur prolétaire, qui n’a que son travail à offrir et va là où il peut le vendre. Vouloir se prémunir des migrations économiques, c’est cautionner qu’on enchaîne encore un peu plus les travailleurs et c’est accepter de laisser le grand capital organiser à sa guise les « bassins d’emploi et de main-d’œuvre », comme des camps de travail géants.

Les migrations dopent la montée du fascisme

En quelques années, une vague de politiciens se revendiquant du nationalisme et de la droite dure submerge l’Europe, entre dans plusieurs gouvernements, renverse des situations que l’on croyait irréversibles (Brexit), gagne en popularité et oriente les priorités politiques. Cette flambée est alimentée par la question migratoire, le repli nationaliste contre une « invasion » de miséreux qui viendraient piller nos emplois, notre système social et notre niveau de vie. Des mesures ouvertement xénophobes sont prises partout. Au désespoir des gauchistes, le rejet de l’Europe se nourrit moins de ses politiques austéritaires et antisociales, que de sa prétendue incapacité à fermer ses frontières contre les invasions « barbares ». Tout doucement mais sûrement, les logiques en place nous conduisent vers l’extermination. Car à ces migrants on impose déjà un parcours du combattant à défaut d’organiser proprement leur voyage et leur accueil. Parcours dans lequel une proportion non négligeable d’entre eux se fait battre, violer, kidnapper ou meurt noyé. Nos pays paient des états-tampons pour les retenir, même si cela signifie les incarcérer. Lorsqu’enfin ils arrivent ici, quelques-uns seulement sont accueillis, les autres sont refoulés.

Se déplacer pour travailler est commun à tous les travailleurs

Revenons aux travailleurs. Tout travailleur est, par définition, un migrant économique. Parce qu’il n’a que sa force de travail à vendre pour survivre, il va là où cette force de travail est utile à l'entreprise. Qu’il soit navetteur et aille chaque matin de Namur à Bruxelles, qu’il soit transfrontalier et travaille au Luxembourg, qu’il ait été « invité » de Sicile dans les charbonnages wallons ou qu’il vienne de Syrie ou du Pakistan, la démarche est toujours la même : aller là où on pourra vendre son travail le mieux possible pour vivre la meilleure vie possible. La marque du temps c’est que le travail devient de plus en plus instable et que l’on circule de plus en plus, de sorte que se déplacer longtemps et loin pour aller travailler est la norme plus que l’exception.

Nous parlons bien de migration ECONOMIQUE. Il est devenu habituel, même à gauche, de plaider pour une liberté de migration humanitaire, pour le droit d’asile, mais de fermer pudiquement les yeux sur les restrictions aux migrations dites économiques, qui seraient, elles, moins légitimes. Certes il y a une différence, mais elle n’est que d’urgence, entre devoir quitter son pays pour échapper aux bombes et devoir le quitter pour échapper à la faim et à la misère. Toutes deux sont des formes d’oppression desquelles le travailleur doit se libérer, et que le projet communiste se propose d’éradiquer à l’échelle du monde.

Les capitaux sont plus libres de circuler que les personnes

D’ailleurs, pourquoi dans ce monde « libéral » qui promeut la liberté de circulation des capitaux, où l’on accueille à bras ouverts un étranger qui vient investir son capital dans notre pays (parce qu’il pense que cet investissement lui rapportera plus ici que chez lui), ne valorise-t-on pas tout autant le travailleur étranger qui se propose de venir investir sa force de travail chez nous (parce qu’il espère qu’elle sera mieux valorisée ici que chez lui) ? Entre travail et capital, toujours deux poids et deux mesures.

La question identitaire n’est qu’un prétexte. Les chantres de la fermeture des frontières entendent barrer la route aux migrants. Pas fermer leurs frontières aux marchandises ou aux capitaux. Si on invoque la peur que d’autres cultures nous submergent avec les migrants, personne par contre ne se plaint que ce qui fait notre quotidien culturel, nos smartphones, nos films et chansons, soient tous réalisés sur d’autres continents.

Le migrant voleur d’emploi

Bien sûr il y a la crainte des travailleurs d’ici que des migrants leur fassent concurrence sur le « marché » de l’emploi. Dît crûment par les attiseurs de haine : que des migrants viennent leur voler leur emploi. Mais si cette crainte émeut, pourquoi n’est-on pas autant déterminé contre celui qui délocalise ses usines ? Car 5000 emplois supprimés parce qu’une autre usine est créée ailleurs revient au même que 5000 migrants qui viendraient travailler ici. Si l’on peut porter au pouvoir le politicien qui promet de fermer les frontières et de rejeter vers l’Afrique les bateaux de migrants, pourquoi ne peut-on porter au pouvoir celui qui promet de confisquer et de nationaliser toutes les unités de production qui seraient menacées de délocalisation ?

Répondre à cette préoccupation de la concurrence entre migrants et travailleurs d’ici, détourner les travailleurs du réflexe du repli nationaliste est un défi colossal. C’est le plus grand défi et le défi le plus urgent de tous les acteurs de progrès social, particulièrement des organisations syndicales, qui ont la possibilité de s’adresser au grand nombre des travailleurs.

Relocaliser l’économie, l’axer sur les besoins des personnes

Pour y répondre, il faut venir avec une vraie solution, pas se contenter de culpabilisations humanistes. Et revenir aux fondamentaux. La question de l’emploi ne peut pas être un « marché » organisé arbitrairement par les propriétaires des moyens de production, à leur seul profit. La situation actuelle revient à ce que ces privilégiés décident où et combien de travailleurs ils engagent, à ce qu’ils organisent une rareté de l’offre d’emploi, et à ce qu’ils laissent les travailleurs se disputer entre eux pour s’arracher ces « postes ». Mais dans une société orientée vers le bien et l’émancipation du plus grand nombre, l’organisation de l’économie (choix de ce qui est produit, où, en quelles quantités, comment et à quel prix) est fondamentale, tout autant pour des questions sociales que des questions environnementales et doit être contrôlée par le peuple et non par une élite économique de possédants. En organisant l’économie de manière équilibrée au niveau international, en cherchant à répondre aux vrais besoins de tous, au plus près de là où ils sont, en sortant d’une économie organisée à l’échelle mondiale selon une vision « impériale », où les ressources de la planète sont mobilisées pour drainer les richesses vers quelques centres de « l’empire occidental », le besoin du travailleur de migrer pour assurer sa subsistance disparaîtra naturellement.

Les migrations économiques à l’échelle du monde sont le symptôme du capitalisme impérial. Il faut éradiquer le mal et pas le symptôme. Une première mesure, plus immédiate que la mise à bas du capitalisme, sera de fortement limiter la libre circulation des capitaux (et les limiter par exemple aux investissements de long terme). La liberté volage du capital ne sert aujourd’hui qu’à s’accaparer les richesses économiques de l’étranger et rapatrier au plus vite les plus-values réalisées. Eviter les vagues de migration économique passe d’abord par couper les ailes à ceux qui prospèrent à piller les autres peuples.

Défendre les pensions, défendre son salaire.

Les organisations syndicales ont réussi ce 16 mai une large mobilisation sur le thème de la défense des pensions. Il faut voir dans ce thème un symbole. Celui de la résistance aux attaques du gouvernement pour diminuer encore un peu plus la part des richesses qui va aux travailleurs.

Les pensions sont un symbole à plus d’un titre. Comme part importante de la sécurité sociale, c’est le symbole de cette part socialisée du salaire, souvent mal comprise car peu visible, mais fondamentale, pour tous. Car nous aspirons tous, hauts comme bas salaires, à un jour pouvoir percevoir un revenu après avoir arrêté de travailler. Or la sécurité sociale, c’est le gros morceau auquel le gouvernement a l’intention de s’attaquer. Bart De Wever l’a clairement dit : il n’y a plus que là qu’on puisse faire des économies substantielles. Or la sécurité sociale, c’est une part du salaire des travailleurs. En diminuer le financement (et donc, avec effet retard, les prestations), cela revient à diminuer le salaire des travailleurs et donc, dans le rapport travail/capital, rémunérer encore un peu moins le travail pour que plus de richesses encore aillent aux détenteurs du capital.

Les pensions, ensuite, sont de facto une forme de partage du temps de travail. Imparfaite, certes, parce qu’elle n’est pas toujours adaptée aux besoins (certains préféreraient travailler un peu moins tout le long de leur carrière que ce système où l’on est pressuré pendant 40 ans, puis d’un coup totalement libéré de toutes prestations). Imparfaite aussi parce qu’elle n’est pas toujours juste (certains groupes de travailleurs ont, du fait de leurs lourdes conditions de travail, beaucoup moins de chances de vivre une longue retraite en bonne santé). Mais au moins une forme de partage du temps de travail qui existe, parce qu’elle s’est imposée petit à petit et naturellement, par l’allongement de l’espérance de vie.

Reculer l’âge d’accès à la pension, c’est mathématiquement diminuer le salaire par heure travaillée de tous (puisqu’il faudra travailler plus d’heures sur la vie pour un revenu total de pension moindre). C’est donc, encore une fois, diminuer la part des richesses qui vont au travail (au travailleur, en compensation de son travail), au profit de l’augmentation de la part des richesses qui va au capital (au propriétaire des moyens de production).

L’actualité l’illustre d’ailleurs très clairement : alors que nous vivons depuis 10 ans (certains diront 35 ans) des politiques d’austérité, qui visent à réduire la masse salariale (que ce soit via la diminution des indemnités de licenciement, la diminution des droits au chômage et à la pension, la diminution des cotisations sociales qui sont une part du salaire) ; alors que les salaires stagnent, diminuent même en valeur depuis 10 ans (du moins les petits salaires), on voit parallèlement les dividendes versés par les entreprises à leurs actionnaires (les revenus du capital), se porter mieux que jamais et crever tous les plafonds. Le prix de l’immobilier monte aussi en flèche, et c’est aussi une autre forme de revenu du capital, tandis que l’augmentation des loyers est une diminution des salaires.

Travail contre capital, l’équation est simple et éternelle, même si elle est un peu abstraite. Défendre les pensions permet de l’ancrer dans la réalité concrète de chacun d’entre nous.

Martin Willems est secrétaire permanent CNE

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