Le bilan social du gouvernement Michel Ier

 On se souvient que, fin de l’année 2005, le « pacte des générations » avait provoqué une mobilisation syndicale résolue. Cette réforme, sur un air bien connu (activation des travailleurs âgés sous prétexte de solidarité entre générations) était finalement mi-figue, mi-raisin, rendant -déjà- plus difficile l’accès à la prépension, mais comptant aussi quelques évolutions positives (généralisation de l’outplacement et des cellules pour l’emploi en cas de restructuration, maintien de l’indemnité de prépension en cas de reprise du travail). Avec le recul, cette réforme paraît bien modérée et anodine quand on la compare au catalogue des horreurs des mesures prises par le gouvernement Michel Ier.

Un mouvement social rouillé

Et pourtant l’indignation syndicale n’a pas été en proportion. Sauf les mobilisations de fin 2014 (dans la foulée de la mise en place du gouvernement), les mesures prises n’auront été contestées que par des mobilisations espacées. Comme si un départ sur les chapeaux de roue avait essoufflé précocement la bête, et qu’elle n’était plus capable ensuite que d’un long râle résigné peu susceptible de remettre ces plans en cause.

Palmarès

A additionner les mesures prises depuis 2015 en matière sociale, le bilan est cauchemardesque; il n’est pas inutile de les grouper et de les lister pour mieux en voir l’ampleur :

  • Fins de carrière :
    • Recul à 67 de l’âge de la pension
    • Recul de l’âge de la prépension et obligation de disponibilité des prépensionnés
    • Recul de l’âge du crédit-temps de fin de carrière
  • Salaires :
    • Saut d’index
    • Révision de la loi sur la compétitivité de 1996. Outre que la « norme salariale » devient une interdiction d’augmenter les salaires, la faible marge d’augmentation autorisée est encore automatiquement amputée lorsque, sur la période précédente, les salaires ont quand même augmenté plus que ce qui était autorisé.
    • Remise en question des barèmes à l’expérience professionnelle ; dorénavant les augmentations salariales ne pourraient dépendre que du « mérite », donc de l’arbitraire de l’employeur.
  • Licenciement :
    • Diminution de l’indemnité de rupture en cas de licenciement en début de carrière
  • Activation des malades – trajet de réintégration
  • Sécurité sociale :
    • Mise en péril du financement par la diminution drastique des cotisations sociales patronales
    • Chômage : suppression de l’allocation d’insertion pour ceux qui arrivent après 25 ans sur le marché de l’emploi, augmentation de la dégressivité des allocations, extension de la notion d’emploi convenable
  • Flexibilité :
    • Suppression du crédit-temps sans motif (anciennement pause carrière)
    • Augmentation des possibilités de prestation d’heures supplémentaires, et même de les payer au lieu de les récupérer (soit une augmentation du temps de travail)
    • Le soi-disant « droit à la déconnexion » crée le flou dans une loi qui était pourtant très claire et renforce, contrairement à l’objectif proclamé, le sentiment d’obligation de rester connecter.
  • Nouvelles formes d’activité en marge du droit du travail :
    • Extension des flexi-jobs
    • Loi de Croo et défiscalisation des revenus des activités complémentaires (volontaire rémunéré, travail associatif, services de citoyen à citoyen, économie « collaborative »)

Soyons de bon compte : certaines de ces évolutions ont été initiées sous le gouvernement précédent (gouvernement Di Rupo) : invention des flexi-jobs, limitation dans le temps des allocations d’insertion, exclusions du chômage.

Mais Michel Ier aura abondé dans cette ébauche avec détermination, avec morgue et sans vergogne aucune.

Un spectre hante l’Europe : l’inflation des salaires

Car, oui, l’ensemble des mesures en matière sociale du gouvernement Michel Ier ont une vraie cohérence. Le fil conducteur qui les explique toutes est la volonté de contenir toute augmentation des salaires.

En effet les dirigeants capitalistes – dont ce gouvernement est le fidèle valet- ont une peur immense : que bientôt apparaissent des tensions sur le marché de l’emploi, qu’il n’y ait plus suffisamment d’ »armée de réserve » de chômeurs pour contenir les prétentions des actifs, et que cette situation conduise à une augmentation générale des salaires. Cela mettrait fin à leur âge d’or, ces quarante ans pendant lesquels la part de la valeur ajoutée allant au capital plutôt que dans les salaires n’a fait que croître. Cette restriction de l’offre de travail est en effet prévisible, pour de simples raisons démographiques. La vague du « baby-boom » quitte progressivement le marché du travail, et n’est pas remplacée par autant de jeunes travailleurs.

Politique de l’offre

Pour contenir les salaires, le gouvernement a deux recettes :

  • D’une part prendre des mesures pour attaquer directement le niveau des salaires et imposer leur stagnation par la loi. Dans cette veine s’inscrivent les mesures de saut d’index, de remise en cause des barèmes, de norme salariale avec rétroaction, etc.

  • D’autre part augmenter à tout prix le nombre de travailleurs potentiels et donc l’offre sur le marché de l’emploi, même en absence de plus d'emplois à occuper de manière à, jouant sur la concurrence, faire pression (à la baisse) sur les salaires. En effet, trop de travailleurs par rapport aux emplois disponibles signifie une stagnation voire une diminution du prix du travail. On revient donc au bon vieux principe d’armée de réserve du capitalisme : la masse des demandeurs d’emploi sans affectation. Et, au besoin, on augmente le volume de cette armée. C’est le sens de toutes les mesures qui visent à mettre sur le marché de l’emploi ceux qui ne travaillent pas ou pas assez aujourd’hui, et maintenir un haut taux de chômage :
    • Forcer les travailleurs âgés à rester sur le marché de l’emploi en reculant l’âge de la retraite, en baissant le niveau des pensions et en attaquant systématiquement tous les mécanismes permettant de quitter précocement le marché du travail : crédit-temps de fin de carrière, prépension, etc.
    • Forcer les malades à revenir le plus vite possible sur le marché du travail, même si cela signifie qu’ils perdent leur emploi. En effet, avec le « trajet de réintégration », si le médecin du travail estime que le travailleur en convalescence peut revenir au travail mais que la fonction qu’il occupait avant son incapacité nécessite pour cela des aménagements (rythme ou horaires de travail, charge, outils, formation, etc.), alors l’employeur peut choisir de licencier (sans indemnité) le travailleur qui se retrouve dès lors physiquement ou psychiquement affaibli et … chômeur.
    • Favoriser le travail des étudiants , autre armée de réserve mobilisable. Armée d’autant plus utile que le travail des étudiants s’apparente souvent à du dumping social par rapport aux travailleurs ordinaires : moindre fiscalité et parafiscalité, plus grande flexibilité, barèmes moins élevés, etc. Les mesures se sont multipliées pour favoriser le travail étudiant : comptage en heures et non plus en jours (ce qui revient à augmenter le nombre de jours où un étudiant peut travailler) ; statut d’étudiant-entrepreneur (le statut indépendant pour l’étudiant), …
    • Créer des formes de travail « informel », en dehors de toute règle du droit social. Avec les flexi-jobs, avec la loi « De Croo » et la défiscalisation du revenu des activités complémentaires, ceux qui ne travaillent pas, peu ou plus (femmes au foyer, pensionnés, personnes exclues des circuits de mise à l’emploi) peuvent arrondir leurs fins de mois avec de petits jobs d’appoint, sous-payés, sans couverture sociale, et par la même occasion être utilisés comme une concurrence déloyale par rapport aux travailleurs sous statut « normal ».
    • Augmenter la pression sur les chômeurs pour qu’ils soient moins exigeants sur les conditions d’un nouvel emploi : c’est le but de la dégressivité accrue des allocations de chômage. En accroissant la diminution, de mois en mois, des allocations de chômage, on crée chez le demandeur d’emploi un sentiment d’urgence pour le pousser à accepter n’importe quel emploi. Dans le même esprit : l’élargissement de la notion d’emploi convenable (l’offre d’emploi que le chômeur ne peut pas refuser sous peine de sanction dans le paiement de ses allocations)

On peut aussi citer les mesures qui visent à faire travailler plus longtemps ceux qui travaillent déjà :

    • Augmenter les heure supplémentaires payées et non récupérées (loi Peeters), pour faire travailler plus chaque travailleur.
    • Créer un flou entre vie privée et vie professionnelle, par un soi-disant « droit à la déconnexion » qui revient en fait à créer un sentiment d’obligation de rester connecté.

Comment nous vend-on cette soupe ?

Evidemment, le gouvernement ne va pas proclamer qu’il veut réduire les salaires. Ce serait peu populaire Aussi prétend-il que son objectif est la création d’emplois, et que la diminution du coût du travail fera diminuer le chômage.

Sauf que ce raisonnement repose sur une hypothèse fausse : que de bas salaires favoriseraient la création d’emploi. Notre économie est très ouverte, nous dit-on ; de plus hauts salaires renchériraient nos exportations qui ne se vendraient plus. Sauf que le Luxembourg a une économie plus ouverte que la Belgique. De même la Suisse que la France. Le niveau des salaires est bien plus haut dans le premier pays que le deuxième, et le chômage plus bas.

Et qu’est-ce que cette politique économique qui miserait tout sur les exportations et le «low cost », alors que le défi climatique nous dicte de relocaliser nos économies et le bon sens de miser sur la qualité ?

Ce que ce gouvernement cherche, ce n’est pas de créer plus d’emplois, mais de maintenir un taux de chômage, de précarité et de pauvreté suffisant pour pressurer les travailleurs. Le résultat des élections communales semble montrer que nos concitoyens l’ont compris. Espérons que ce sera encore plus le cas en mai prochain. Car un gouvernement Michel II enfoncerait les derniers clous de nos cercueils.

Martin Willems est secrétaire permanent CNE

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