Les Forges de Clabecq : 23 ans plus tard, une autre lutte est en cours

DR78 Silvio de Clabecq

Clabecq, dans la mémoire collective, ce sont des années de lutte syndicale. Nous avons choisi de les évoquer dans ce numéro du DR à l'occasion de la sortie du livre de Silvio Marra et Françoise Thirionet: "Moi , Silvio de Clabecq, militant ouvrier" et de l'ouverture d'un procès, 25 ans après la fermeture, à propos de rémunérations qui n'ont pas été payées.

 Silvio Marra est entré aux Forges en 1972, juste après son arrivée en Belgique de son Italie natale et y a travaillé jusqu'à la fermeture en 1997. Il a été élu délégué Sécurité et Hygiène en 1979. Pour lui, "la lutte syndicale, ce n'est pas un ou deux délégués, c'est une équipe de plusieurs militants qui ont une base et une vision commune, une délégation dont les membres ont une vision politique partagée". Cela se construit sur le terrain.

 

Le récit d'un itinéraire

Le livre[1] écrit sur base d'entretiens entre Silvio Marra et Françoise Thirionet, une amie de longue date, nous fait part non seulement de la longue trajectoire de Silvio de Clabecq dans les luttes mais aussi de la place et de l'itinéraire de ces luttes dans le contexte de l'époque. C'est l'expérience d'une délégation syndicale dans une entreprise sidérurgique dans les années 80, à l'époque où commence le démantèlement de la sidérurgie dans de nombreux pays d'Europe. A Clabecq, cela commence avec la fermeture de la cokerie en 1986, puis de la phase liquide...jusqu'à la fermeture en 1997. C'est aussi la pression de la direction pour que les ouvriers fassent des sacrifices pour sauver l'usine; selon elle il fallait "couper des branches pour sauver l'arbre". Quand Silvio a commencé, il y avait 6000 travailleurs et une large variété de types de production; à la fermeture, il en restait 1800, et aujourd'hui, après reprise, moins de 200 ouvriers travaillent encore et ce, à un seul type de production, les tôles fines.

Ce démantèlement, les ouvriers de Clabecq le vivent en connaissance de cause car le travail syndical se projette sur le monde, sur les autres entreprises, sur les luttes dans le monde y compris les luttes anti-impérialistes et s'accompagne de formations. C'est aussi ainsi que cette délégation lutte contre le racisme (il y a dans l'usine des travailleurs de 16 nationalités), les gens des Forges participaient par centaines et à la fin par milliers aux manifestations contre le racisme.

Comme Silvio s'occupait des questions d'hygiène et de sécurité, les luttes pour, entre autres, faire baisser le nombre des accidents de travail, pour les prévenir et aussi la lutte contre l'amiante sont évidemment évoquées dans le livre. Beaucoup de membres de la délégation syndicale sont aujourd'hui morts du cancer lié à la présence d'amiante. Ce produit, les travailleurs savaient qu'il était présent dans l'usine et on commençait à entendre parler de sa dangerosité. Mais personne ne bougeait sauf la délégation qui organisait des assemblées et distribuait des tracts. Tout le monde s'opposait à eux, les cadres, l'université de Mons, l'AIB Vincotte (contrôle de la sécurité). Il est même arrivé que, pendant la nuit, les patrons fassent enlever de l'amiante pour le brûler dans les convertisseurs à l'insu de tous. Un danger pour les travailleurs et habitants voisins de l'entreprise.

En 1995 déjà, dans le programme de la délégation FGTB pour les élections syndicales, le point 10 parlait de la nécessaire protection de l'environnement. Cela montre la clairvoyance de cette délégation liée à la base ouvrière et à ses revendications mais misant aussi sur la nécessité d'une formation théorique et de discussions ouvertes.

Silvio attache beaucoup d'importance à ce que les assemblées soient bien préparées et ne se dispersent pas dans des discussions disparates. Lors de la fermeture de 96 à juillet 97, les travailleurs ont résisté mais il n'y a pas eu d'occupation d'usine pour éviter la fatigue des militants même si, chacun savait qu'il pouvait être rappelé en cas d'urgence. Il y avait une assemblée par semaine, chaque lundi matin, on faisait le point sur la situation. La mobilisation a culminé avec la fameuse marche multicolore de février 97 (on estime que 70 000 personnes y ont participé). En juillet, il y avait déjà un repreneur. Des annonces ont été faites aux travailleurs leur donnant l'espoir d'être soit repris, soit de pouvoir accéder à la prépension mais pour la délégation ces promesses n'étaient pas assez précises.

1998 : procès au tribunal pénal des 13 de Clabecq

Au moment de la fermeture en 1997, sans attendre, un procès en correctionnelle a été ouvert par le procureur contre la délégation syndicale, 13 personnes au total dont Silvio Marra et Roberto D'Orazio; un procès qui a duré trois ans et demi et dont Silvio dit qu'il a été épuisant. "Plus de 60 séances au tribunal d'une durée de 8 à 10 heures, on ne laissait rien passer, on remettait cela dans le contexte général, c'était une nécessité pour les empêcher d'arriver à leurs conclusions. Notre politique c'était d'abord d'arrêter le procès et deuxièmement, de les noyer dans la lutte des classes. Nous étions menacés de 10 ans de prison et de ruine financière à vie. On disait qu'on aurait 25 millions à rembourser. On était concentré sur cela, sur la lutte syndicale; pour nous la question principale s'était la mission politique, faire participer les gens...Pour moi, notre lutte a été une victoire mais pour un petit nombre de délégués, ce fut une défaite parce qu'ils se sont sentis exclus suite à quoi ils ont eu des attitudes critiques envers le syndicat.

Le procès en cours au tribunal civil sur les créances

La question des créances non payées est à l'origine d'un procès entre la curatelle et l'Etat belge ouvert ce 22 novembre 2019 et dont le prononcé devrait être donné le 20 mars 2020. Cette question n'avait pas été prise en main par la délégation ouvrière à l'époque. "Nous les histoires de créances, ça nous a échappé à nous la délégation de la classe ouvrière. Les cadres et les employés qui ne s'occupaient de rien d'autres, eux ils ont eu le temps et c'est eux qui ont le mieux mobilisé sur cette histoire de créances. Pour nous, ce n'était pas prioritaire".

Pendant les cinq années qui ont précédé la fermeture de l'entreprise et sous prétexte de sauver celle-ci, le patronat a obligé les ouvriers a réduire leur salaire de 10% et ont supprimé le treizième mois. Ces prélèvements étaient obligatoires. La curatelle a calculé ce qui devait être payé à chaque ouvrier en plus des indemnités dues à la fermeture. Si une partie a déjà été payée par le fond de fermeture, personne n'a reçu son dû en entier et certains n'ont même rien reçu.

La curatelle possède encore 18 millions, cet argent provient notamment du "trésor de guerre". Les ouvriers s'étaient en effet opposés à la vente du stock lors de la fermeture, l'acier produit a pu être vendu plus tard par la curatelle. Cet argent que l'Etat voudrait se voir attribuer, devrait servir à payer les créances dues aux ouvriers, employés et cadres.

Appel aux travailleurs

"Au final, 25 ans après, il y a des employés qui m'ont appelé et qui m'ont dit, vous aussi vous avez droit à ces indemnités. Pourquoi est-ce que vous ne participez pas?" La première réaction de Silvio a été que 25 ans après, le groupe s'étant disloqué, cela serait difficile de le reconstituer. " Je ne peux pas compter sur une délégation, tout le monde a pris des chemins différents, tous n'étaient pas des militants. Moi, j'ai continué à faire du social, continué à expliquer la lutte des Forges à tous ceux qui veulent l'entendre, dans les écoles, les débats organisés par des progressistes. Finalement, j'ai décidé d'entrer dans cette lutte. J'ai lancé un appel et rédigé un formulaire ( pour demander le calcul des créances par un avocat de la Curatelle) pour recontacter les travailleurs".[2]

Mais bien sûr, même s'il possède la liste des 1800 travailleurs présents au moment de la fermeture, elle n'est pas vraiment utilisable. Certains ont déménagé, sont retournés en Italie, au Maroc, en Espagne, certains sont morts. "Concrètement, je vais à Tubize, la ville la plus proche des Forges. Le jeudi, il y a un marché que j'utilise comme une caisse de résonnance. Les gens remplissent le formulaire et je vais continuer jusqu'au 13 février. Le 13 février, j'ai donné rendez-vous à ceux qui sont encore motivés et qui peuvent se libérer devant la maison communale de Tubize pour faire le point ensemble."

Comme on le voit, le titre du dernier chapitre du livre "Continuer" n'est pas un vain mot. Silvio ne s'arrête pas. En plus de faire connaître les luttes des Forges et de se lancer dans la lutte pour récupérer les créances, il est aussi très actif dans son quartier qui s'affiche aujourd'hui comme "un quartier sans racisme". Il a raison Alain Badiou, le philosophe français bien connu, de nous dire : « Ce petit livre, propose une liaison vivante entre l’action ouvrière la plus précise, la plus exigeante, et la grande Histoire de l’oppression et de l’émancipation, liaison qui constitue en fin de compte la vraie subjectivité du militant communiste. Il mérite absolument d’être lu, médité et diffusé, bridant le moment confus et sceptique qui est celui où nous vivons depuis la contre-révolution des années 1990. »

 


[1]             "Moi, Silvio de Clabecq, militant ouvrier" de Françoise Thirionet et Silvio Marra, éd. Agone, collection: Mémoires sociales.Pour le commander, virer12 euros + 3 euros de frais d’envoi au compte BE36 3771 1712 2281 .

[2]             Pour vous procurer l'Appel ou le formulaire: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. . 0475 84 89 17.

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