Rés(v)olutions syndicales pour 2020 et après

Escargot sur une horloge

La fin de l’année 2019 ne rime pas vraiment avec bonnes nouvelles, si on pense à la défaite historique du parti travailliste en Grande-Bretagne (parti fondé par les syndicats et supposé être leur relais politique), et aux sirènes nationalistes, dans ce pays comme dans tant d’autres. L’échec de la COP25, qui aurait dû donner enfin à l’ensemble des pays du monde une coordination et un leadership clairs pour désamorcer la bombe environnementale, est un autre signal sombre.


Le temps est vraiment aux paradoxes. Un repli nationaliste d’une part, alors même que le défi environnemental ne peut être relevé que par l’internationalisme, tout comme la question sociale. D’autre part, alors qu’il s’impose de freiner un consumérisme dispendieux et de passer à une sobriété inventive, tout nous pousse au contraire à aller toujours plus loin, toujours plus vite.

La vitesse, enjeu capitaliste

Beaucoup des denrées avalées pendant les dernières fêtes auront sans doute parcouru des milliers de kilomètres, et émis autant de CO2, avant de se retrouver dans nos assiettes. Et sans doute auront-elles été produites et transportées dans des conditions de travail et environnementales misérables. Avec la distance, on aurait peine à le vérifier, encore moins à le contrôler.

On le sait : le système capitaliste repose nécessairement sur la croissance économique, car le maintien des taux de profit lorsque le capital s’accumule n’est possible que moyennant une croissance des volumes des transactions. C’est donc dans la nature du capitalisme de croître dans toutes les dimensions possibles : sur un périmètre géographique toujours plus large (mondialisation), et sur un périmètre d’activité toujours plus étendu (privatisation et marchandisation de l’ensemble des activités humaines).

Une autre dimension de cet expansionnisme est celle du temps : le capitalisme veut englober la vie 24h/24 et 7j/7, et rend de plus en plus indistincts le temps économique (temps de travail mais aussi temps d’achat) et le temps de repos (par la marchandisation des loisirs). En termes de temps, le facteur vitesse est crucial. Augmenter la vitesse de l’économie, c’est permettre de multiplier dans une période donnée le volume des transactions (et donc le grain à moudre du capitalisme), c’est aussi raccourcir les distances en accroissant la vitesse des transports.

C’est la vitesse des transports de marchandises (et la suppression des frontières qui pourraient les retenir) qui permet l’éclatement spatial des chaînes de production, la dissociation entre le lieu de production et le lieu de consommation, la mondialisation des marchandises périssables, etc. Contrôler la vitesse des flux économiques est donc un enjeu crucial pour éviter que l’accumulation économique ne phagocyte la vie entière.

La vitesse permet la mondialisation des échanges ; la réduire est la clef pour relocaliser

C’est parce que l’avion et sa vitesse le permettent, qu’on peut consommer ici des haricots cultivés au Kenya ou des fleurs coupées en Equateur. Transportés par bateau, les haricots seraient pourris et les fleurs fanées avant d’arriver sur les marchés.Il n’est pas nécessaire de fermer les frontières aux échanges internationaux, si ceux-ci se limitaient aux produits spécialisés. Il n’est pas nécessaire de se priver de livres américains, de café de Colombie, ou de cacao africain. Ces marchandises peuvent nous arriver en quelques semaines sans perdre leur valeur. Limiter la vitesse des transports rendrait par contre impossible le voyage des produits de consommation immédiate.

Le temps étant de l’argent, une vitesse de transport limitée augmenterait le coût de ce transport et donc rendrait plus compétitif ce qui est produit ici. L’intérêt du transport de marchandises serait naturellement limité à celles ayant une réelle valeur ajoutée ou rareté.

Réduire la vitesse des transports de marchandise a donc pour conséquence immédiate la relocalisation d’une part importante de l’économie, sans se priver de la possibilité de faire venir des biens rares et spécialisés du bout du monde … mais à un rythme lent.

L’empreinte écologique diminuera d’autant, et même plus. Non seulement parce que certains transports de marchandise ne se feront plus, mais aussi parce que l’énergie dépensée est d’autant plus importante que l’est la vitesse du déplacement (déplacer des marchandises à la vitesse de l’avion consomme beaucoup plus d’énergie que les déplacer à la vitesse du bateau). Transporter plus lentement est plus économe en énergie.

Moins de vitesse, pour moins d’exploitation de l’humain et plus de justice sociale

La vitesse des machines s’impose ensuite comme norme aux hommes ; la manutention, le pilotage doivent suivre le rythme. Si des fleurs fraîchement coupées peuvent venir d’Amérique du Sud en quelques heures, il faut des femmes et des hommes pour les prendre en charge et les transporter après l’atterrissage, à toute heure du jour ou de la nuit. Lorsque Amazon ou Alibaba proposent une livraison en un ou quelques jour(s), ils organisent toute une logistique nocturne pour rendre cela possible. L’accélération des cadences, les horaires pénibles et décalés, etc. vont de pair avec une économie qui va toujours plus vite.

Le corps humain (comme la planète) connaît des limites physiques. Abonder dans le sens de l’accélération, c’est accepter que l’humain soit bientôt supplanté par la machine (seule capable de dépasser certaines vitesses).Si c’est évident dans le secteur de la logistique, ça l’est ailleurs aussi. Si l’infirmier à domicile doit faire dix ou quinze visites par jour, que la technicienne de maintenance doit parcourir plusieurs centaines de kilomètres, c’est d’abord parce que les moyens de déplacement actuels le permettent et l’autorisent.

Une mondialisation absolue met en concurrence les travailleurs de tous les pays, et force la course au moins-disant social. Un transport plus cher réduirait d’autant le coût du travail en proportion du prix total de la marchandise. Relocaliser redeviendrait économiquement viable et permettrait un alignement vers le haut des conditions de travail.

Une finance frénétique, qui a perdu tout son sens

Autre exemple de vitesse absurde : les transactions financières ont été démultipliées par le THF (Trading Haute Fréquence – High Frequency Trading en anglais), qui consiste à automatiser (par l’informatisation) les ordres d’achat et de vente d’actifs financiers (actions d’entreprises, devises monétaires, matières premières, …), pour en augmenter la fréquence. Une transaction financière se réalise de nos jours en quelques microsecondes, pour des durées moyenne de détention des actifs financiers ridicules (quelques secondes). Si le but du système financier était de développer l’activité économique en investissant dans les entreprises les plus prometteuses et visionnaires, ce n’est plus le cas dès lors qu’il s’agit d’acheter et de revendre plusieurs fois la même valeur sur la même journée, pour réaliser un gain uniquement spéculatif. L’essentiel de la finance a perdu son rôle économique utile, pour devenir une simple couche de prédation de l’économie réelle.

Dans ce domaine aussi, limiter la vitesse des échanges serait renouer avec le sens, la convivialité et l’humanité. Plutôt que de se lancer dans des théories complexes pour distinguer l’investissement légitime (qu’il faut autoriser) de la spéculation financière (qu’il faudrait interdire), ce qui reposerait toujours sur un procès d’intention dans le chef de « l’investisseur », imposer que tout actif financier devrait être conservé au moins un jour (une semaine ? un mois ?) serait un changement radical des dérives actuelles, tout en étant idéologiquement irréprochable. Le but de la finance étant d’investir et rendre possibles les initiatives nouvelles, qui pourrait objecter à ce que tout investisseur s’inscrive dans le projet qu’il finance ne serait-ce que … un jour ou une semaine ?

Une transition juste

Heureusement, les voix sont maintenant de plus en plus nombreuses pour dire que la transition énergétique devra être socialement juste ou ne sera pas. Les premières revendications des gilets jaunes (contre la taxe sur le carburant) dénonçaient une mesure qui pèse proportionnellement plus sur les épaules les plus fragiles.Plus largement, beaucoup des mesures évoquées pour la transition énergétique sont socialement injustes : les mesures de taxation (au kilomètre, au litre de carburant, urbain, etc.) et les mesures qualitatives (interdiction des véhicules les plus anciens ou roulant avec certains types de carburant, subsides pour l’investissement dans les panneaux photovoltaïques ou la voiture électrique), favorisent toujours ceux et celles qui « peuvent se le payer » ou qui peuvent investir dans du matériel plus récent satisfaisant aux nouvelles normes.

A contrario, limiter tous les déplacements terrestres à, par exemple, 70km/h serait socialement plus juste que de taxer le carburant, de taxer les kilomètres parcourus ou d’imposer la dernière génération de véhicule : tout le monde conserve la liberté de se déplacer comme il l’entend, quel que soit son niveau de richesse, mais cela ne devient plus « économiquement rentable » pour celui dont le temps est de l’or. Riche ou pauvre, entreprise ou particulier, la limite de vitesse sera la même pour tous.

Take back control

Combien de travailleurs se plaignent de devoir courir en tous sens, comme des poules sans tête ? L’explosion des burn-out (et des bore-out lorsque tout va tellement vite qu’on ne sait plus ce qu’on fait vraiment) en témoigne. Ralentir le rythme c’est renouer avec le sens et le plaisir du travail.Ce qu’il faut retenir du Brexit, c’est le slogan de ses partisans : Take back control. Les travailleurs veulent reprendre le contrôle d’une société qui semble filer à toute vitesse entre leurs doigts, qui devient incompréhensible tellement les choses vont vite, tellement les distances sont devenues insignifiantes. On retrouve le même désir légitime dans les sentiments nostalgiques qui animent certaines tendances nationalistes : en revenir à un monde mesurable, intelligible, à taille et vitesse humaine. On peut le faire mieux en ralentissant les flux plutôt qu’en érigeant des murs et des frontières.

Les travailleurs risquent à nouveau d’être les dupes de leurs aspirations légitimes. Sous prétexte de sortir des règles européennes, certains brexiteers de droite veulent en profiter pour éliminer toutes les règles et prônent une dérégulation totale, pour transformer le Royaume-Uni en un « Singapore on Thames », où tout irait encore plus vite.

Si l’actualité récente doit nous donner une leçon, c’est que l’avenir des travailleurs ne passe pas uniquement par les conditions de travail immédiates (temps de travail, rémunération, durée de la carrière). Mais que le contrôle ouvrier passe par la reprise en main des leviers du monde, à commencer par le levier de vitesse.

* Permanent syndical CSC-United Freelancers

 

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