Samir et Domenico : irréparables absences

Deux éminentes figures de la pensée marxiste, Samir Amin et Domenico Losurdo, nous ont quittés récemment. Ils avaient en commun: la profondeur de leur culture, l'infatigable engagement militant et une touchante modestie. Commentant le décès du premier, le quotidien Le Monde qu'on ne peut pas soupçonner de sympathie marxistes disait "il a été probablement le seul économiste du tiers-monde connu et étudié dans les universités du monde entier".

Egyptien de naissance, Samir Amin issu de la bourgeoisie copte fut sensible dès son adolescence à la condition sociale des classes populaires et aux inégalités qu'elle traduisait. Après une formation d’économiste, il projette ces constats sur la scène mondiale et c'est ainsi qu'il dénonce dans ses premiers travaux les mécanismes dits de l'accumulation des bénéfices des pays riches lors de leurs échanges avec le tiers monde dans le système économique mondial. Ces mécanismes, soutient Amin ne sont pas conjoncturels, ils font partie de la structure de ces rapports et aucun processus de libération ne sera possible s'ils ne sont pas radicalement démontés. La genèse de ce déséquilibre se trouvant dans le grand écart en termes de niveau de productivité; les pays pauvres, dépourvus de capacités technologiques et réduits à fournir des matières premières pour acheter des produits finis comportant des valeurs ajoutés des pays riches. C'est ainsi que s’est fabriqué le "développement inégal"; concept qui résume l'essentiel de l’hypothèse économique et politique de Samir Amin dans l'analyse du sous-développement.

D'où son rejet des formulations de l'idéologie bourgeoise présentant le tiers monde comme un phénomène qui s'expliquerait de lui-même, par ses carences en matière de formation, par l'arriération de sa culture politique et de gestion. Non, pour Samir Amin l'existence du tiers-monde est consubstantiel à l'existence du capitalisme; ce dernier est même dépendant de lui dans le but d'assurer sa domination sur le plan mondial et ce d'autant plus avec l'affaiblissement, voire le dépérissement des états-nations consécutif à la financiarisation que connaît la mondialisation dans nos jours.

Domenico Losurdo lui était philosophe et historien, particulièrement attiré par la culture germanique, ce grand vivier de la philosophie contemporaine. C'est donc très naturellement qu'il s’est plongé dans l’étude parmi tant d'autres de Nietzsche, Heidegger, Kant, Hegel et surtout de ces deux derniers à propos desquels il deviendra une autorité unanimement reconnue. Il étudie les rapports entre leur pensée et l'approche marxiste et arrive à la conclusion que Marx ne s'est pas limité à retirer de ces philosophes, trop facilement rangés dans la catégorie de l'idéalisme classique, des éléments importants de sa construction intellectuelle mais a montré qu'au-delà de représenter la modernité de leur temps, leur pensée a des contenus éminemment progressistes. L'idéalisme de Kant, " transcendantal" dans sa formulation d'origine n'était pas celui soumis à une religiosité bêtement mystique, étant lui-même plutôt agnostique. Et lorsqu'il s'attaquait à la morale, il cherchait à la sortir de son carcan religieux et ses notions de sanctions. Pour Kant, on arrive à la moralité lorsqu'on se libère des pulsions égoïstes pour agir en raison. Pas très étonnant alors que Kant, autant que Hegel, prirent parti en faveur de la révolution française faisant face à la censure de la monarchie germanique.

Domenico Losurdo fut le prototype du philosophe engagé dont l'érudition animait le militantisme politique. Outre ses études sur la philosophie hégélienne (il fut longtemps président de la "Société hégélienne internationale d'études de la dialectique") et sa contribution à la philosophie marxiste, il entreprit une infatigable bataille contre les mystifications idéologiques et politiques d'une intellectualité largement médiatisée. Ainsi il démonte l'image bien convenue que les suppôts du système ont construite de personnalités comme Nietzche, Heidegger, Hannah Arendt, Jürgen Habermas. Le premier présenté comme une sorte de libertarien antisystème alors qu'il n'était qu'un de ses piliers dans le débat idéologique de son temps. Pourfendeur de la Commune de Paris, foncièrement élitiste, traitant Rousseau d'intellectuel de la plèbe, il a regretté que l'Allemagne ait un mouvement ouvrier puissant. Heidegger considéré par les gérants de la pensée dominante comme un des sommets de l'intelligence mondiale et dont l'adhésion au nazisme n'aurait été qu'une erreur, presqu'une distraction et dont Losurdo démontre comment lui et Nietzche n'étaient que les éclaireurs reflétant, en parfaite conscience, le processus politique qui conduisait au fascisme teuton. Arendt, disciple et surtout avocate d'Heidegger, ne se limite pas à disculper la dérive philo-nazie de son maître mais pour mieux la prolonger fabrique, comme le montre Losurdo, de manière malhonnête la thèse d'une supposée analogie entre le fascisme et le communisme; tous les deux ayant, selon elle, une vocation totalitaire. Occasion pour notre ami de dénoncer l'usage du concept de droits de l'homme pour mieux justifier les guerres néocoloniales et de regretter qu'une partie de la gauche tombe dans ce piège adoptant les points de vue de l'adversaire dans un exercice qu'il appelait "d'auto flagellation".

Leur extrême modestie explique leur amitié et leur soutien à notre si modeste journal. Domenico nous recevait l'année passée dans sa maison d'Urbino en Italie pour discuter d'un projet associé à notre publication. Samir nous fit l'honneur, à plusieurs reprises, de publier ses analyses dans nos pages. Dire qu'ils vont nous manquer, c'est très court.

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