1918-1919 : Il y a cent ans, la révolution allemande

Alors que la Première Guerre mondiale s’achève et que la défaite de l’Allemagne se précise, des mutineries éclatent dans les ports de la Baltique, bientôt suivies d’insurrections ouvrières à travers l’Allemagne. C’est le début de la « révolution allemande », d’où émergèrent Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Si janvier 1919 voit l’écrasement de l’insurrection communiste, ces événements auront précipité la chute de l’Empire allemand et permis de dévoiler la vraie nature de la social-démocratie.

Un petit retour au XIXème siècle est nécessaire pour saisir l’origine de la Révolution allemande. Après sa victoire sur la France de Napoléon III, le roi de Prusse Guillaume se proclame empereur du Deutsches Kaiserreich en 1871 à Versailles. Sous la houlette du chancelier Bismarck, les principautés et duchés allemands cèdent une partie de leurs prérogatives à un Etat de plus en plus centralisé, mais leurs souverains siègent au Conseil de l'Union (Bundesrat), qui possède un droit de veto sur le parlement (Reichstag), élu par le peuple mais disposant de peu de pouvoir. Karl Marx qualifie ce Reich bismarckien comme « l'avènement d'un despotisme militaire, habillé de forme parlementaire, mélange de propriétés féodales et d'influence bourgeoise à charpente bureaucratique et policière ». L'Etat et l’appareil militaire y sont dans les mains d’aristocrates, riches propriétaires terriens sur lesquels les ouvriers agricoles ne sont certes plus des serfs, mais doivent rester au service des « maitres » et se soumettre à des règles féodales.

Le Parti socialiste des travailleurs (Sozialistische Arbeiterpartei, SAP) est fondé en 1875 et prendra le nom de Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD) en 1890. Mais dès 1878, Bismarck fait voter une loi qui interdit les associations socialistes, sociale-démocrates ou communistes. Après le limogeage du puissant chancelier par le nouvel empereur, Guillaume II, le SPD se développe et gagne de l’influence dans la classe ouvrière. Mais il est traversé par un débat entre l'opportunité d'une voie marxiste révolutionnaire ou d'une approche réformiste. Sous l'influence d'Eduard Bernstein, la direction du parti opte pour le réformisme. Cela n'empêche pas le SPD de devenir le premier parti d’Allemagne en recueillant 34% des voix aux élections de 1912.

Une guerre « courte, fraiche et joyeuse »

Le 28 juillet 1914, prenant prétexte de l'assassinat du couple héritier du trône austro-hongrois en Bosnie, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Par le jeu des alliances et des intérêts contradictoires des puissances impérialistes de l’époque, l’Europe se trouve divisée en deux camps. Allié de l’Autriche, le Reich déclare, le 1er août, la guerre à la Russie, alliée de la Serbie, et Guillaume II promet que la guerre sera « courte, fraiche et joyeuse ».

Malgré l'opposition de 750.000 personnes descendues dans la rue pour manifester contre la guerre, le SPD se prononce pour un soutien à la politique belliciste en votant les crédits nécessaires en décembre 1914 et mars 1915. Il se justifie auprès des masses en défendant le caractère défensif d'une guerre destinée à protéger les acquis du mouvement ouvrier contre la barbarie tsariste. En réalité, le SPD voit dans la guerre l'opportunité de consolider son intégration, déjà bien avancée, dans l'establishment allemand des grands propriétaires fonciers et de la grande bourgeoisie industrielle. Quelques jours plus tard, le SPD confirme sa trahison en se ralliant à la « paix du château » (Burgfrieden), l’équivalent de l’« union sacrée » en France, une politique qui muselle le mouvement ouvrier et suspend les grèves et les élections. La direction sociale-démocrate rompt ainsi avec sa base, directement concernée par la guerre et ses privations.

La Burgfrieden tiendra jusqu’en 1916, quand la baisse des salaires et les restrictions alimentaires entraînent de premiers conflits sociaux. L'opinion publique prend conscience de l'absurdité de la guerre et de ses conséquences atroces. L'opposition de la classe ouvrière et le rejet de la politique du SPD suscite, en 1917, la fondation du Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands, USPD), une scission du SPD dont l'aile gauche, la Ligue spartakiste, est dirigée par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg qui défendent la grève générale pour mettre fin à la guerre. En 1917, alors que les bénéfices des entreprises de l’armement explosent, la ration hebdomadaire d'un ouvrier est d’1,8 kg de pain. En avril, une nouvelle réduction de cette ration entraîne la grève de 300.000 métallurgistes à Berlin, bientôt relayée dans d'autres villes. Pour la première fois, le caractère alimentaire est dépassé, les grévistes, dont de nombreuses femmes, exigeant aussi la paix immédiate et la constitution de conseils ouvriers.

Devant le mécontentement social, le Reichstag adopte, en juillet, une résolution sur une paix de compromis prônant la restitution des territoires conquis, dont la Belgique. Si l’empereur et l’état-major n’en tiennent aucun compte, cette « résolution de paix » est discutée par les soldats, notamment dans la marine. La politisation des marins se précise par l'adhésion de 8.000 d'entre eux à l'USDP et par diverses mutineries. Les tribunaux militaires y répondent par une dizaine de condamnations à mort et la distribution de centaines d’années de prison. Ces condamnations accentuent l'agitation dans la flotte de guerre alors que survient la Révolution bolchévique, dont un des premiers actes est une proposition de paix à une Allemagne soucieuse de retirer ses troupes du front oriental alors que les Etats-Unis sont finalement entrés en guerre. Si le traité de Brest-Litovsk impose à une Russie affaiblie l’amputation d’un territoire de 400.000 km², la Révolution d'Octobre fait naitre un immense espoir parmi les travailleurs allemands. Dans un tract intitulé « l'heure de la décision », les spartakistes appellent les ouvriers à se mobiliser pour exiger la fin de la guerre et réclament l'instauration d’une république socialiste.

Grèves, mutineries et insurrection

Dès le début de 1918, les grèves pour la paix se multiplient dans tout le pays. L'état de siège est prononcé et l'armée réagit avec brutalité. Des milliers d'ouvriers sont envoyés au front alors que les grandes entreprises de Berlin sont placées sous administration militaire. En encourageant l’arrêt des grèves, les sociaux-démocrates prouvent qu'ils restent les alliés du gouvernement impérial, ce qui augmente l'amertume et la colère des travailleurs. Alors que des pourparlers avec la France et la Grande-Bretagne sont en cours, l'amirauté du Reich ordonne, le 29 octobre 1918, à la flotte d'appareiller du port de Kiel, sur la mer Baltique, et d'attaquer la flotte britannique. Les marins de trois navires refusent cet ordre insensé provenant d’un état-major qui ne songe qu’à « sauver l’honneur » alors que la guerre est bel et bien perdue. Si 800 mutins sont rapidement arrêtés, le mouvement gagne le reste de la flotte, puis les ouvriers des chantiers navals de Kiel. Le 3 novembre, une colonne de marins et d’ouvriers, drapeau rouge en tête, se dirige vers la prison pour demander la libération de leurs camarades. L’armée ouvre le feu et tue 8 matelots. Mais la répression ne brise nullement le mouvement. Le lendemain, Kiel est sous le contrôle des insurgés. L'infanterie fraternise avec les matelots et les ouvriers de l'arsenal se mettent en grève. Répondant à l'exemple des soviets, des conseils d'ouvriers et de soldats sont élus.

Dans les jours qui suivent, l'exemple de Kiel se répand dans toutes les grandes villes. Le 8 novembre, le conseil ouvrier de Munich charge Kurt Eisner, un dirigeant de l’USPD, de former le gouvernement d'une « république des conseils de Bavière ». Le lendemain, le chancelier Max de Bade annonce l'abdication de l'empereur. Alors que la république est proclamée au Reichstag, il transmet son mandat de chancelier au chef du SPD, Friedrich Ebert, qui fonde un gouvernement de six « commissaires du peuple » (3 SPD et 3 USPD). Toujours le 9 novembre à Berlin, Karl Liebknecht fait hisser le drapeau rouge au château impérial et proclame la république socialiste libre d’Allemagne, sous les acclamations de la foule. C’est également ce jour que sort la première édition de Die Rote Fahne (« Le drapeau rouge »), fondé par Liebknecht et Luxemburg. Tandis que l'armistice du 11 novembre impose une paix particulièrement humiliante à l'Allemagne, le gouvernement social-démocrate décide d’en finir avec les 10.000 conseils ouvriers qui ont essaimé à travers le pays. Le 6 décembre, 14 ouvriers sont abattus par la troupe à Berlin alors qu’ils protestaient contre une tentative de renverser les conseils.

Un « chien sanguinaire » social-démocrate

Le refus du gouvernement Ebert de payer leur solde aux 3.000 marins de la Baltique accourus à Berlin pour renforcer les conseils ouvriers entraîne la prise en otage du ministre compétent par les marins. Avec l'accord tacite du gouvernement social-démocrate, la troupe tire au canon sur les insurgés, dont 60 sont tués. Face à la résistance des marins appuyés par une foule d'ouvriers, l'armée se retire. Devant l'inertie de l'USPD, siégeant au gouvernement, les spartakistes décident de convoquer le 29 décembre une conférence qui fonde le Parti Communiste d'Allemagne (Deutsche Kommunistische Partei, DKP) et adopte un programme présenté par Rosa Luxemburg. Les sociaux-démocrates, avec à leur tête le ministre Gustav Noske, qui se targue d’être un « chien sanguinaire », décident d'écraser l’insurrection en utilisant les « corps francs », des milices dirigées par de hauts officiers et composées de mercenaires et de soldats démobilisés aigris par la défaite qu'ils attribuent aux juifs, aux communistes et aux grévistes.

Le 11 janvier 1919, Noske investit Berlin à la tête des corps francs qui se livrent à un massacre des insurgés. Le 15 janvier, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont arrêtés et assassinés sur son ordre. Dans d’autres villes allemandes, la « semaine sanglante » de Berlin entraîne une vague de grèves qui seront à leur tour écrasées dans le sang. Privée de ses chefs et sous une répression qui fera des morts par milliers, la révolution entre dans une longue agonie dont les derniers soubresauts cesseront en 1923. Des années plus tard, la social-démocratie payera le prix de sa trahison en subissant la répression du régime nazi établi par les classes militaires et bourgeoises auxquelles elle s’était ralliée pour écraser la révolution.

Les acquis de cette révolution avortée sont cependant importants : abolition, au moins provisoire, du Reich ; instauration d’une république, certes non socialiste ; création du DKP ; suffrage universel avec droit de vote accordé aux femmes, un an après l’URSS, mais 30 ans avant la Belgique ; et sans doute la Grande Guerre écourtée de quelques jours.

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