1914 : Une guerre de trente ans ? (2ème partie)

"Nous publions ici la suite et la fin de l'analyse de Claude Renard, ancien vice-président du Parti communiste belge et ancien président de son aile wallonne et francophone, concernant la première guerre mondiale et le processus qui conduisit à la deuxième

 

De Versailles à Dantzig en passant par Munich...
La Première guerre mondiale fut à la fois l'aboutissement et le point de départ d'une extrême radicalisation des rivalités entre les impérialismes. On put s'en rendre compte très vite, même en Belgique. Les questions territoriales abordées secrètement lors de entretiens Maxweilker-Toerring refirent surface publiquement, avec quelques retouches. Il s'agissait cette fois d'annexer le Grand-duché de Luxembourg et le Limbourg hollandais en plus de la Zélande. Sans être toutes assimilables à des exigences gouvernementales exprimées à Versailles ou en d'autres conférences, ces revendications saugrenues firent l'objet de véritables campagnes de propagande engageant des personnalités politiques en vue, et pas seulement de droite. En fin de compte, il fallut se contenter de ce qu'on appela longtemps les cantons de l'Est (aujourd'hui la Communauté germanophone) et, en Afrique, d'un mandat sur le Ruanda-Urundi (aujourd'hui Rwanda et Burundi). Quant au Grand-duché du Luxembourg, comme il intéressait aussi la France qui avait les faveurs des Luxembourgeois, on régla la question en créant une Union économique belgo-luxembourgeoise. Pour le reste, Jacques-Henri Pirenne relève que la Belgique n'obtint pas les réparations " qu'elle se croyait en droit d'attendre du traité de Versailles ", n'ayant d'ailleurs participé au débat " que dans le cadre des séances plénières appelées à ratifier les décisions des grandes puissances "(7). Mais ceci peut paraitre anecdotique par rapport au redécoupage des frontières européennes et coloniales qui s'opéra dans un climat de nationalisme exacerbé. Ce redécoupage dû en partie à l'effondrement de vieux empires, semblait avoir été conçu expressément pour fournir de bons prétextes aux futurs revanchards. A titre d'exemple, on citera la question des Sudètes née de l'effondrement de l'empire austro-hongrois, qui donna l'occasion à Hitler, en 1938, de sortir vainqueur des tractations de Munich. Et faut-il rappeler que le prétexte dont se servit le IIIe Reich pour envahir la Pologne en 1939 fut le fameux " corridor de Dantzig " qui avait séparé la Prusse orientale du reste de l'Allemagne ? Il est certain que l'impérialisme allemand avait conservé assez de ressources et d'appétit pour essayer de prendre sa revanche et que là est la raison pour laquelle il appuya l'aventure nazie. Celle-ci fut largement facilitée par le sentiment d'humiliation d'une forte majorité de la population allemande et par sa conviction que le pays avait été trahi par les politiciens et non pas vaincu militairement. On ne doit pas oublier que l'armée allemande fut encore capable, au printemps 1918, de lancer sur le front français une offensive qui manqua la victoire de peu. La défaite allemande ne devint évidente qu'en juillet.
Côté italien, le fascisme mussolinien se fit de plus en plus belliqueux parce que la participation de l'Italie à la guerre ne l'avait pas élevée au niveau des grandes puissances malgré ses ambitions (notamment les dépouilles de l'empire ottoman).
En Extrême-Orient, l'impérialisme japonais, allié provisoire de l'Entente, allait devenir, lui aussi, de plus en plus agressif et pas seulement vis-à-vis de la Chine. Quant aux impérialismes repus, ils eurent tendance à s'inquiéter davantage des dégâts matériels de la guerre (qui n'existaient pas en Allemagne !), de l'échec de leur intervention militaire contre la révolution russe (1919-1922) et de la formation de partis communistes que du retour en force de leur ancien ennemi, ne fût-ce que parce que ce dernier s'était fait le champion de l'anticommunisme. C'est qu'une nouvelle Internationale s'était créée en 1919 sous le signe de la faucille et du marteau.
Même si, à gauche, l'espoir d'un élargissement rapide de la révolution anti-impérialiste avait été déçu(8), il est certain que la fondation de l'U.R.S.S. fut perçue avec raison comme un réel danger pour le capitalisme, et cela se vérifia dans la mesure où, malgré les aberrations du stalinisme, l'U.R.S.S. devint, pendant quelques décennies, un solide point d'appui pour les mouvements ouvriers des pays capitalistes et pour les luttes anticolonialistes. Ce qui explique, comme on l'a vu, les catastrophiques accords de Munich de 1938, lesquels n'eurent pas seulement pour résultat le démantèlement de la Tchécoslovaquie, car ils amenèrent les Soviétiques à renoncer à la sécurité collective qu'ils avaient préconisée jusque-là avec insistance, convaincus - à tort - qu'un pacte de non-agression avec le IIIe Reich leur permettrait de laisser les puissances impérialistes se déchirer entre elles(9).
D'un impérialisme à l'autre
L'année de la chute du tsarisme avait été marquée par des troubles graves sur différents fronts, notamment sur le front français, avec ses " fusillés pour l'exemple "(10). Il existe une évidente corrélation entre ces faits nouveaux et la dénonciation élaborée de " L'impérialisme, stade suprême du capitalisme " à laquelle Lénine venait de se livrer (janvier-juin 1916). Cela étant, il faut toutefois admettre que les caractéristiques de l'impérialisme, telles qu'elles se manifestaient dans les agissements des grandes puissances européennes, ne se dessinaient pas tout à fait de la même manière dans l'action des Etats-Unis qui rejoignirent l'Entente en avril 1917. Cette intervention compenserait (très partiellement), pour les alliés, les conséquences de l'arrêt prochain des hostilités sur le front de l'Est qu'allait consacrer le traité de Brest-Litovsk (mars 1918), mais tel ne fut pas son but. Pour l'essentiel, les Etats-Unis ne renoncèrent alors à leur isolationnisme qu'en raison des répercussions négatives sur leur économie de l'activité des sous-marins allemands dans l'Atlantique et de l'émotion provoquée par la révélation d'une (très maladroite) démarche allemande qui incitait le Mexique à reconquérir, avec l'aide de l'Allemagne, des territoires perdus en 1848(11). Cet abandon de la doctrine Monroe devait d'ailleurs être passager.
Comme Marx l'avait fait remarquer en son temps, le capitalisme américain s'était développé dans des conditions très particulières. En 1917 encore, c'était un pays aussi immense que moderne qui n'avait pas d'ennemis capables de le menacer à ses frontières, qui n'avait aucun besoin de posséder un empire colonial (en dehors des Philippines et d'Hawaï qui devint le 50e Etat U.S. en 1959) et dont l'hégémonie à l'échelle continentale n'était l'objet d'aucune concurrence. L'interventionnisme du président Wilson, qui fut à l'origine de la fondation de la Société des Nations (S.D.N.) en 1920, ne parvint pourtant pas à en finir avec la doctrine Monroe. Les U.S.A. ne siégèrent pas à la S.D.N. alors que sa création leur était due et, qui plus est, alors qu'ils furent les seuls vrais vainqueurs de la Première guerre mondiale sur le plan économique et financier. L'isolationnisme ayant repris le dessus après la guerre, il fallut l'énorme choc de l'attaque japonaise sur Pearl Harbour (décembre 1941) pour que l'impérialisme américain que nous connaissons aujourd'hui franchisse l'obstacle d'une vieille tradition pour s'imposer au monde. Mais la participation des Etats-Unis à la Première guerre mondiale n'en fut pas moins l'évènement très important qu'évoque l'historien Pierre Miquel et ce n'est pas sans bonnes raisons - on l'a vu - que l'historien Marc Ferro a observé, " bien avant Versailles ", les signes avant-coureurs de ce qui allait suivre...

7. Jacques Henri Pirenne, " Histoire de la Belgique contemporaine ",  La Renaissance du Livre, 1974.
8. En 1919, la Hongrie s'engagea à son tour dans une révolution qui fonda la " République des Conseils ", mais celle-ci fut écrasée par les troupes de l'amiral Horthy, futur allié de l'axe Rome-Berlin. En Allemagne, une insurrection dite " spartakiste " (décembre 1918 - avril 1919) échoua également. Les deux leaders révolutionnaires, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, furent assassinés en janvier, à Berlin.
9. Un pacte de non-agression et non une alliance comme l'affirment encore aujourd'hui certains commentateurs. Rappelons par ailleurs que la portion du territoire polonais annexée par l'URSS en 1939 avait été ravie à celle-ci au lendemain de la Première guerre mondiale en violation d'un accord international attribuant ce territoire aux Soviétiques, à l'est de la " Ligne Curzon " (nom du secrétaire d'Etat britannique aux Affaires étrangères).
10.   Fait significatif : en France, les noms de ces victimes ont rejoint récemment ceux de leurs camarades sur de nombreux monuments aux morts.
11.   Texas, Arizona, Nouveau Mexique. Voir à ce sujet Marc Ferro, o.c., p.203 ; voir aussi Barbara Tuchman,  " Le secret de la grande guerre ", Fayard, 1965.

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