Enfin, la justice s'intéresse.

L'ASSASSINAT DE THOMAS SANKARA

Marc PIERRET

Ce 10 octobre, le procès des assassins de Thomas Sankara et de ses camarades s’est ouvert à Ouagadougou. Ce qui suscite l’espoir d’obtenir enfin la vérité sur les événements du 15 octobre 1987 au Burkina Faso.

Quatorze personnes sont dans le box des accusés, et deux absents de taille : Hyacinthe Kafando, soupçonné d’avoir dirigé le commando qui a tué Thomas Sankara et l'ancien président Blaise Compaoré, accusé d’avoir commandité le crime. Ce dernier vit en exil en Côte d’Ivoire et se targue de son immunité. L’un et l’autre sont accusés de complicité d’assassinat, de recel de cadavre et d’attentat à la sûreté de l’État.

Une demi-douzaine de personnes de l'ancienne garde prétorienne de Blaise Compaoré ont déjà été inculpées pour les mêmes raisons dans cette affaire. Parmi elles, figure le général Gilbert Diendéré, chef de l’armée au moment des faits et auteur d'un putsch manqué en septembre 2015.

Thomas Sankara, ainsi que douze de ses hommes, ont été tués le 15 octobre 1987, lors du putsch qui a permis à Blaise Compaoré d’accéder au pouvoir. Ce dernier, frère d’armes de Sankara, est depuis le début soupçonné d’avoir commandité le meurtre de son ami, ce qu'il a toujours démenti. Il est indéniable que Thomas Sankara et son régime gênaient ce qu’on appelait alors la Françafrique pour leurs prises de position anti-impérialistes. 

Mais venons-en aux évènements du 15 octobre 1987 ; une réunion doit commencer à 16 heures au Conseil national de la Révolution (CNR). Thomas Sankara, six membres de son cabinet et cinq gardes, en tout treize personnes, tombent sous les balles d’un commando meurtrier. Le soir-même, un militaire annonce à la radio nationale la démission du président et la dissolution du CNR, et proclame la création d’un Front populaire dirigé par le capitaine Blaise Compaoré. Les treize corps sont enterrés en catimini dans la nuit du 15 au 16, par un groupe de détenus, en pleine terre, sans dalle, sans natte, sans cercueil.

Le lendemain, on constate la présence de Français qui participent à la destruction d’écoutes téléphoniques compromettantes pour le nouveau pouvoir. Mais les preuves de l’implication de pays ouest-africains comme la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny et le Togo de Gnassingbé Eyadema, le Liberia de Charles Taylor et la Libye de Kadhafi ne laissent guère de doute. L’Humanité a révélé, en avril dernier, l’implication des réseaux français décidés à chasser le leader et patriote panafricain. Il est à noter que le commando est parti du domicile de Compaoré où il s’est fourni en armes.

Peu après, un certificat selon lequel Thomas Sankara est « décédé de mort naturelle » est publié dans la presse. La mort de Thomas Sankara est un sujet interdit et le cimetière qui abrite sa tombe est gardé par des militaires armés, témoignant de la dimension taboue du sujet jusqu’à la chute du despote poussé à la démission par une insurrection populaire au terme de vingt-sept années d’un règne autoritaire. En octobre 2014, Blaise Compaoré s’est réfugié en Côte d’Ivoire où il vit actuellement. En 2016, un premier mandat d’arrêt international avait été lancé contre lui par la justice militaire burkinabé puis annulé pour vice de forme. Naturalisé ivoirien à son arrivée, le dictateur déchu, aujourd’hui âgé de septante ans, ne risque pas de se voir extradé par un pouvoir qui l’avait alors accueilli à bras ouverts. Il devra donc être jugé par contumace.

En 1983, Sankara a trente-trois ans quand il prend la tête de la Haute-Volta, comme l’ont appelé les colonisateurs français. Il adopte pour le pays le nom de Burkina Faso, « la patrie des hommes intègres », la combinaison de deux mots dans les deux langues principales du pays — Burkina signifiant « intégrité, honneur » en moré, et Faso « territoire, terre ou patrie » en dioula. Les premières mesures s’accompagnent de la défense du panafricanisme et des mouvements d’émancipation à travers le monde.

Sankara s’est rendu célèbre par ses projets audacieux. « L’icône est si populaire par sa lutte contre la corruption que tous les dirigeants voisins ont peur qu’il donne de mauvaises idées à leur jeunesse », raconte Bruno Jaffré, historien spécialisé du Burkina Faso.

Fin de la dot et du lévirat, interdiction de l’excision, instauration du salaire vital et pour chaque femme, le moyen de gagner honnêtement et dignement sa vie. Le salaire de l’homme se partagera désormais avec sa femme et ses enfants.

Autre priorité, la santé : grâce à une campagne de vaccination massive, le taux de mortalité infantile chute spectaculairement. Mais la pierre angulaire de sa révolution, c’est le patriotisme économique. A l’époque, Sankara promet l’autosuffisance pour briser la dépendance vis à vis de la France. 

La révolution s’attaque aussi aux problèmes écologiques. Sous Thomas Sankara, des millions d’arbres sont plantés pour contrer l’avancée du désert. La lutte contre la désertification est un acte anti-impérialiste d’une priorité absolue. Les feux de brousse sont interdits, comme la divagation du bétail, ou la coupe de bois sauvage.

Une cure d’austérité sans précédent imposée au peuple a permis, en l’espace de trois quatre ans, de redresser la situation économique. Même le FMI et la Banque mondiale, à priori défavorables à cette politique d’inspiration marxiste, doivent reconnaître la nette amélioration des indicateurs économiques. Le Burkina Faso n’avait jamais connu un tel développement.

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