Europe Forteresse, Europe de la honte

thumbnail 5458

Théorore Géricault (1791-1824): Le radeau de la Méduse, Musée du Louvre, Paris

 

Notre soleil, par les côtes du Maghreb rend compte jour après jour, du trajet de vie, du parcours (c’est le sens que prend le mot soleil dans cette partie de l’Afrique). En Occident, soleil connote plutôt les notions de lumière, chaleur et espoir. C’est pourquoi ce titre a été choisi par Fran Kourouma, jeune Guinéen âgé d'à peine vingt ans, qui se fonde sur son expérience pour répondre à ces questions fondamentales :

Où va le monde d’aujourd’hui? Pourquoi sur la terre africaine, des frères de sang, aux ancêtres communs, frères du même continent, s’entre-tuent pour les plus viles raisons: l’argent au-dessus de tout ou la loi du plus fort ?

Le récit que Fran Kourouma, avait consigné sur son téléphone portable en pas moins de 800 pages de témoignage brut sur le long périple qui l'a mené de sa Guinée natale en mai 2016 jusqu’au Petit Château à Bruxelles en octobre 2017 a été perdu au cours de la traversée. Ce n’est qu’à la faveur des nuits d’insomnie liées au stress de sa demande d’asile qu’il a reconstitué le document perdu.

Il a eu plusieurs moments de découragement. D'abord à Agadez, la ville nigérienne située entre le Sahara et le Sahel.

Dès l’arrivée au camp (campo), les migrants se retrouvent complètement désemparés, Fran Kourouma s’est senti découragé pas par rapport à ce qu'il avait quitté dans son pays, il ne pouvait pas se retourner, mais il fallait avancer, soit vers la Libye soit vers l’Algérie.

Ensuite, il y a eu la prison libyenne de Bouslim où les geôliers ont bâtonné deux camarades jusqu’à ce que mort s’en suive parce qu'ils avaient dit la vérité à des journalistes et des représentants de l'OIM et de l'UNICEF.

Après, ce fut l'Italie où une dame l'a traité de «sale bâtard qui vient encombrer notre pays» alors qu’il voulait aider un enfant qui allait se blesser. Ce racisme-là est d'autant plus choquant.

Pour la majorité des personnes qui croisent des migrants venus d’Afrique noire, ceux-ci sont sans valeur, sans importance. Ils n’ont accès à rien, toutes les portes se ferment devant eux.

La vie en Europe, sans papiers, sans parents, dans les affres de la « Procédure de Dublin » , c'est côtoyer, quotidiennement, le stress et le chagrin comme seuls compagnons de misère. Le plus insensé est que, dans certains médias, des personnes soutiennent que ce périple se fait sans inquiétude, à l’instar d’une croisière : "Ils prennent des bateaux pour traverser tranquillement la mer et viennent encombrer nos pays" . Toutes ces raisons ont renforcé sa détermination à aller jusqu'au bout de son récit. Il a voulu raconter le déroulement de ce scénario pour qu'aujourd'hui, et demain, qui veut sache ce qui s'est passé au cours de cette traversée. Il a écrit : “Je ne suis qu'un jeune homme de 23 ans, qui raconte ce à quoi il a survécu dans un monde ténébreux.”

Dès l’orée du désert, des promesses sont faites aux candidats migrants. Promesses bien vite oubliées. Les filles paient un lourd tribut aux passeurs tout au long du trajet: les viols y sont courants. La traversée du désert n’est qu’une suite ininterrompue de violences, d’humiliations. Les risques d’être enlevé et réduit en esclavage, voire soumis à des traitements inhumains dans les geôles libyennes ou même tués en découragerait plus d’un si ce n’était que le voyage est irréversible, si ce n'était que l'économie de leurs pays soumise au néocolonialisme ne permet même pas d'y survivre !

La situation n’est guère plus enviable hors Afrique subsaharienne comme le dénonce Jean Ziegler dans Lesbos, la honte de l'Europe.

Il s’est rendu dans l’île grecque qui abrite le plus grand des cinq centres d'accueil de réfugiés en mer Égée. Sous la haute autorité de l'Union européenne, plus de 18 000 personnes y sont entassées dans des conditions inhumaines, en violation des principes les plus élémentaires des droits humains. Le droit d'asile y est nié par l'impossibilité même dans laquelle se trouvent la plupart des réfugiés de déposer leur demande ; le droit à l'alimentation, quand la nourriture distribuée est notoirement avariée ; le droit à la dignité, quand les rats colonisent les montagnes d'immondices qui entourent le camp officiel, quand les poux infestent les containers dans lesquels les familles doivent s'entasser ; les droits de l'enfant, quand la promiscuité livre les plus vulnérables aux violences sexuelles et les prive, bien sûr, de tout accès à l'éducation.

Pour la plupart, ces réfugiés sont venus d'Irak, de Syrie, d'Afghanistan, d'Iran. Ils évoquent ici leur long calvaire : la torture, l'extorsion, le pillage, les passeurs infâmes, les naufrages, les familles décimées, les tentatives de refoulement de Frontex et des garde-côtes grecs et turcs. Les responsables du camp disent leur point de vue, les militants des organisations humanitaires expliquent les obstacles qu'il leur faut lever au quotidien pour sauver des vies.

Le dossier est accablant. Jean Ziegler s'indigne, alerte et exige. Une réalité que sont loin d’imaginer les citoyens européens vivant loin de cet enfer.

A la description de cette honte, nous ajoutons que pour la plupart, ces réfugiés viennent d'Irak, de Syrie, d'Afghanistan, d'Iran, on les dit "migrants économiques" mais qui dit les raisons de leur départ, les embargos, les guerres menées par les Etats-Unis et l'OTAN à leurs bottes, les guerres qui dévastent leurs pays. Lutter pour l'accueil des réfugiés doit se lier à l'opposition aux guerres impérialistes.

Compte-rendu de Marc Pierret

Notre soleil, par les côtes du Maghreb de Fran Kourouma – Samsa Editions.

Lesbos, la honte de l'Europe de Jean Ziegler – Editions du Seuil

Imprimer E-mail

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir