En Bolivie, un odieux coup d'État restaure la droite néolibérale au pouvoir

Marie Rampen, le .

DR78 Bolivie

De nombreux pays d’Amérique latine sont actuellement en proie à une agitation populaire. Le 16 décembre, la Chambre des représentants colombienne a approuvé les mesures économiques proposées par le président Iván Duque, qui prévoient notamment une réforme du travail et des pensions très défavorable aux travailleurs et une diminution des impôts pour les grandes entreprises, et ce alors que les Colombiens manifestent leur désapprobation depuis des semaines. Les Équatoriens aussi protestent contre les réformes voulues par leur président Lenín Moreno et en particulier contre un recours au FMI qui anéantirait les progrès sociaux accomplis sous Rafael Correa. De même, au Chili, les manifestants continuent, en dépit de la brutale répression policière, de s’opposer à la politique néolibérale de Sebastián Piñera : les maigres concessions promises par Piñera n’auront pas suffi à faire remonter un taux d’approbation historiquement bas de 12%. En revanche, la révolte en Bolivie ne cherche pas à abolir un régime de droite mais bien à rétablir un gouvernement de gauche renversé à la suite d’un coup d’État violent et raciste.

Le bilan de Morales

À la tête du pays depuis 2006, Evo Morales et son parti MAS (Mouvement vers le Socialisme) ont fait de la Bolivie l’un des pays les plus progressistes d’Amérique latine. La nouvelle Constitution, ratifiée en 2009, définit la Bolivie comme un État plurinational et reconnaît l’existence et les droits des peuples indigènes, qui forment près de la moitié de la population ; elle instaure également la wiphala, symbole des ethnies des Andes, comme drapeau national aux côtés du drapeau tricolore traditionnel. De plus, sont énoncées dans la Constitution les nouvelles responsabilités de l’État vis-à-vis de ses citoyens, par exemple celle d’assurer de manière équitable les services de base tels que l’accès à l’eau, le logement, l’éducation ou encore les soins de santé, celle de protéger les droits des travailleurs, et celle de gérer les ressources naturelles dans l’intérêt commun.

En accord avec ce dernier principe, l’un des premiers actes de Morales en tant que président fut de nationaliser les hydrocarbures. Ceci permit à la Bolivie d’investir dans le progrès social des sommes jusqu’alors recueillies par des compagnies privées et souvent étrangères. En conséquence, la Bolivie connut la modernisation de ses villes, l’amélioration des infrastructures reliant les zones rurales aux centres urbains, le développement des services sociaux de base et la construction de nombreux centres sanitaires et écoles, notamment dans les régions les plus reculées.

Les effets de ces mesures se reflètent dans les chiffres. Depuis l’accès au pouvoir de Morales, la tranche de la population en situation de pauvreté extrême est passée de 38 à 15%, celle en situation de pauvreté modérée de 60,6 à 34,6% ; le salaire minimal a augmenté de 55 à 308$ ; le taux d’analphabétisme est passé de 13 à 2,4% ; enfin, le taux de chômage a été réduit au point d’être le plus bas de toute l’Amérique latine.

Les choix politiques de Morales ne font toutefois pas l’unanimité en Bolivie. Une partie de la population lui reproche d’exploiter trop avidement les ressources naturelles du pays, aux dépends des considérations environnementales et sociales. Parmi les mesures les plus controversées, citons le projet gouvernemental de construction d’une autoroute à travers le TIPNIS (Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure) qui rencontre une forte opposition, et le décret 3973, approuvé en juillet 2019, qui autorise le défrichement des forêts afin d’intensifier l’agriculture et l’élevage. Une tendance à l’extractivisme qui peut se justifier au vu de la nature du système économique mondial, mais qui est critiquée par les mouvements sociaux et indigènes. Les feux de forêt de l’été dernier, les plus destructeurs de l’histoire bolivienne, accrurent le mécontentement des groupes protestataires. Si le gouvernement de Morales en imputa la responsabilité à un concours de circonstances malheureuses et à des actes de pyromanie, l’opposition y vit le résultat des politiques de redistribution des terres mises en place par le MAS.

Une des erreurs de Morales aura été un manque de clairvoyance politique, qui a renforcé l’opposition et lui a fourni des arguments solides pour discréditer le président. Au cours des dernières années, le MAS a vu sa popularité décliner, non seulement en raison de ses projets extractivistes controversés, mais aussi parce que le parti n’a pas été capable d’obtenir l’appui de la nouvelle classe moyenne, pourtant apparue grâce à la politique de Morales et à ses réformes sociales.

Morales n’a pas non plus su préparer adéquatement sa succession au poste de leader du parti, ce qui l’a amené à chercher le moyen de poursuivre son cumul de mandats présidentiels. En 2016, il organisa un référendum avec pour objectif de modifier la Constitution afin que le président et le vice-président puissent se porter candidats pour un troisième mandat consécutif (dans le cas de Morales, il s’agissait de son quatrième, car son premier mandat date d’avant la réforme de la Constitution qui a remis les compteurs à zéro). Cette modification fut refusée par une légère majorité de 51,3%. Morales dénonça les campagnes de diffamation organisées par l’opposition contre sa personne et son parti, mais reconnut sa défaite. Cependant, en 2017, à la suite du recours introduit par Morales, le tribunal constitutionnel jugea qu’il était permis de se présenter aux élections indéfiniment, et ce pour tout type de mandat. Certains Boliviens désapprouvent la façon dont Morales a ignoré le résultat du référendum après avoir annoncé qu’il s’y conformerait.

Résumé d’un coup d’État

À la veille des élections, Evo Morales est donc un président apprécié pour les avancées sociales qu’a connu le pays sous sa conduite, bien qu’il fasse l’objet de diverses critiques. Quant à savoir si celles-ci sont suffisantes pour lui faire perdre son poste de président, c’est au peuple bolivien d’en décider, et c’est ce qu’il fait lors du scrutin du 20 octobre 2019. Morales remporte les élections avec 47,08% des voix et une marge de plus de 10% sur son principal rival, Carlos Mesa. Durant sa présidence de 2003 à 2005, ce dernier avait entretenu des liens étroits avec l’administration Bush ; resté proche des intérêts étasuniens, il a pourtant tenté de se donner une image progressiste en baptisant son parti Frente Revolucionario de Izquierda (FRI, Front Révolutionnaire de Gauche).

Morales obtient donc son quatrième mandat présidentiel dès le premier tour. C’est sans compter l’opposition qui s’apprête à renverser un président réélu démocratiquement. Les accusations de fraude électorale fusent : un rapport de l’OEA (Organisation des États Américains) « remet en question l’intégrité des résultats » et « recommande de nouvelles élections ». L’argument le plus médiatisé de ce document a pour objet les derniers 5% des votes comptabilisés qui sont plus favorables à Morales de 15% par rapport au reste des bulletins, une tendance que l’OEA décrit comme « extrêmement inhabituelle ». Or, le rapport du CEPR (Center for Economic and Policy Research, basé à Washington) rappelle que les dernières voix à être prises en compte proviennent de zones rurales éloignées, où le soutien à Morales est traditionnellement plus important qu’ailleurs. Le rapport conclut que     « ces affirmations insolites, formulées par l’OEA sans aucune preuve pour les étayer, ont eu une influence significative sur la couverture médiatique et donc sur l’opinion publique », alors « qu’aucune irrégularité généralisée ou systématique lors des élections n’a été démontrée ».

Morales rejette dans un premier temps toute contestation de sa victoire. Mais face à l’indignation grandissante de l’opposition et de certaines tranches de la population, il propose d’abord de soumettre les résultats des élections à une vérification internationale, puis même d’organiser un nouveau suffrage. Or, l’opposition, voyant qu’elle a réussi à affaiblir le leader socialiste, exige désormais sa démission. Les manifestations contre Morales s’intensifient et la police fait défection. Le 10 novembre, le commandant des forces armées boliviennes Williams Kaliman «suggère» à Morales de renoncer à la présidence, alors que son mandat actuel se termine le 22 janvier 2020. Ayant perdu le soutien de la police et de l’armée, voyant les vies de ses proches et des membres du MAS menacées, Morales n’a d’autre choix que de démissionner et de s’exiler au Mexique.

En Bolivie s’instaure alors une dictature d’extrême droite. La sénatrice de centre-droite Jeanine Áñez est proclamée présidente par intérim le 12 novembre : Kaliman la ceint de l’écharpe présidentielle devant une Assemblée législative quasi vide – les membres du MAS ont été sommés de rester chez eux sous peine de représailles. Le tribunal constitutionnel et, peu après, le MAS reconnaissent son investiture.

Autre figure de proue du coup d’État, Luis Fernando Camacho est un activiste d’extrême droite, ultra-catholique, néolibéral et membre du MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) ; étant parvenu à éclipser Carlos Mesa, il a donné au mouvement une tendance de droite et sera candidat aux prochaines présidentielles. Camacho et Áñez prêchent « le retour de la Bible au palais » et ont à de nombreuses reprises tenu des propos racistes envers les peuples indigènes et leurs religions. De fait, depuis le coup d’État, des représentants de l’ordre ont arraché la wiphala de leurs uniformes et les propos discriminatoires envers les indigènes se font toujours plus fréquents.

Or, le peuple bolivien n’accepte nullement que les progrès sociaux réalisés sous Morales soient ainsi balayés par le coup d’État. Des rassemblements, bien plus massifs que ceux qui visaient Morales, s’organisent contre la présidente illégitime et pour le retour de Morales. La répression de ces manifestations par le régime d’Áñez est extrêmement dure et fait plus de 30 morts et des centaines de blessés. De plus, un nouveau décret présidentiel exempte les forces de l’ordre de toute responsabilité pénale pour leur usage de la force lors de la répression des troubles civils. Áñez s’attaque également à la liberté d’expression et au pluralisme : des centaines de mandats d’arrêt ont été émis contre les opposants au régime, pour la plupart des membres du MAS ou des journalistes.

Quel espoir pour la Bolivie ?

Des élections présidentielles anticipées devraient se tenir en mars ou avril 2020 et Morales a été choisi comme directeur de campagne du MAS. Il compte soutenir son parti depuis l’Argentine, où il réside en tant que réfugié politique depuis l’accession d’Alberto Fernández à la présidence. La bataille électorale s’annonce ardue, car le MAS se trouve opposé à un camp qui n’hésite évidemment pas à faire usage de la violence, des menaces et de la manipulation, et qui peut compter sur l’appui des États-Unis. Il est en effet prouvé que Washington a pendant longtemps financé des groupes d’opposition à Morales via l’agence USAID, et des enregistrements audios ont divulgué que les sénateurs Ted Cruz et Marco Rubio étaient au courant qu’une opération spéciale contre Morales se préparait à l’ambassade étasunienne de La Paz. La Bolivie se trouve donc devant la difficile tâche de combattre l’ingérence étrangère et ses pions à l’intérieur du pays pour conserver les avancées sociales apportées par Morales.

 

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