Robert Vertenueil, Secrétaire général de la FGTB

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Actif dans la vie associative et syndicale depuis une trentaine d'années, Robert Vertenueil a connu ses premiers engagements sociaux au sein des Mutualités Socialistes du Brabant wallon vers la fin des années 80. Depuis lors, sa vocation de militant n'a pas connu de pause et aujourd'hui à la direction de la FGTB, il est appelé à faire face à de grands défis. L'arrivée des nouvelles technologies qui tendent à réduire au maximum l'activité humaine dans les processus de production et les nouveaux modes de gestion des ressources humaines. La robotisation et l’ubérisation, pour résumer, les prémices d'une nouvelle civilisation qui se construit au seul bénéfice du patronat et ce avec la complaisance du gouvernement et des politiques européennes. Le Drapeau Rouge a voulu connaître son avis sur ces enjeux.

 

Le Drapeau Rouge.- La suppression de plus de 1200 emplois chez Carrefour Belgique a été brutale. Ces suppressions visent essentiellement les hyper-marchés et sont la conséquence de la concurrence acharnée que se livrent les gros investisseurs pour gagner des parts de marché dans le secteur de la grande distribution. Comme réponse, le gouvernement via ses ministres Jeholet et Peeters ont proposé des solutions entraînant plus de précarité comme des mini-jobs. Comment évaluez-vous cette réponse et quelle est votre position à ce sujet ?

Robert Vertenueil.- Je dirais que la réponse des Ministres Peeters et Jeholet est d’un cynisme effrayant. On sait que si Carrefour doit restructurer ce n’est pas parce que ses résultats globaux sont mauvais mais parce qu’ils ont constaté qu’ils avaient du retard dans la réorientation de leur mode de commercialisation notamment dans le domaine de l’e-commerce. C’est par manque d’anticipation qu’ils se trouvent dans une situation de retard. C’est quelque part de l’incompétence dans la gestion de l’entreprise mais ce sont les travailleurs qui doivent en subir les conséquences. L’entreprise a les moyens de conserver son personnel, de le former pour faire face aux nouvelles formes de commerce, sauf que c’est plus facile de se débarrasser des gens et d’en recruter d’autres plus tard.

Par rapport aux déclarations des ministres, cela correspond au modèle de société que la droite catholico-libérale veut. Une société où l’emploi serait précaire et donc rendrait le travailleur dépendant et empêcherait toute forme de rébellion dans la mesure où on pourra facilement et à moindre coût se débarrasser du récalcitrant. C’est un retour au début du 20e siècle voir du 19e, et ils osent appeler cela le modernisme.

Le DR.- Cela dit, le cas Carrefour préfigure la nouvelle structure de l'emploi qui s'annonce avec l'inclusion de nouvelles technologies dans la gestion des ressources humaines. Confrontée à cette évolution des façons de travailler (robotisation, ubérisation, flexibilisation, E-commerce …) et à la difficulté de mobiliser des travailleurs de plus en plus dispersés et individualisés, la FGTB ne devrait-elle pas adapter ses structures – datant d’un temps d’industrie de masse – de façon à pouvoir mieux répondre aux enjeux sociaux de notre époque ?

R.V.- Tout d’abord, je ne crois pas que l’on doive accepter le fait que l’avènement de l’économie digitalisée, économie de plateforme ou autre appellation, induirait nécessairement une nouvelle structure de l’emploi. Que l’on doive adapter les choses, sans aucun doute, mais qu’il faille précariser les relations de travail pour répondre aux besoins de la nouvelle économie, c’est faux. L’histoire a démontré avec l’aide des syndicats d’ailleurs qu’on a su, au fur et à mesure de l’évolution de l’économie, adapter les relations de travail et qu’à chaque fois, on a trouvé des réponses satisfaisantes pour chacune des parties.

J’ose affirmer que nous nous trouvons devant une nouvelle révolution industrielle. La 4e après le cheval vapeur, la mécanisation et l’ordinateur, la digitalisation de l’économie va bouleverser les choses. Mais à chaque révolution industrielle, nous avons connu à la fois un développement économique nouveau et une amélioration des conditions de vie de la société et des progrès sociaux. Il doit en être de même cette fois-ci sauf à penser qu’on renoncerait à l’idée d’une société de partage pour favoriser l’avènement d’une société du chacun pour soi. Quant à l’adaptation des structures de la FGTB, c’est aussi sans aucun doute à l’ordre du jour mais il faut se garder de précipiter les choses au risque de répondre aux nouveaux besoins mais d’abandonner trop vite ceux qui existent encore. C’est un exercice difficile : s’adapter au fur et à mesure avec la volonté de n’abandonner personne et en même temps être prêts à faire face aux nouveaux défis. Nous l’avons toujours fait, nous poursuivrons dans ce sens.

Le DR. – Par ailleurs, la FGTB ne devrait-elle pas, également, dépasser le corporatisme sclérosant des centrales professionnelles au profit d’un fonctionnement interprofessionnel en son sein et d’une plus grande ouverture à la société civile par ailleurs ?

R.V.- Je ne crois pas qu’on puisse parler de corporatisme dans le chef des Centrales professionnelles. Elles ont toutes leur pertinence, sur le plan historique certainement mais aussi parce qu’elles sont adaptées pour répondre aux spécificités du terrain. Maintenant qu’il y ait un risque corporatiste, c’est tout à fait vrai et c’est un piège que nous devons sans cesse déjouer car il peut être tentant par facilité, mais il est dangereux et à terme destructeur pour le mouvement syndical. Et en effet, la meilleure façon de se prémunir de cela c’est d’avoir un fonctionnement interprofessionnel sans cesse renforcé. Nous devons à cet égard davantage travailler à rendre le niveau interprofessionnel plus prépondérant dans l’action syndicale. Quant à l’ouverture à la société civile, j’en suis un fervent défenseur et je ne cesse de répéter que nous ne pouvons pas lui demander d’être solidaire de nos actions sans nous aussi lui rendre la pareille et lui laisser la parole.

Le DR.- De plus cette course effrénée au profit, au dogme de la productivité pour faire face à la concurrence et aux ouvertures de marché est favorisée par les politiques néolibérales de l'Union Européenne. Ceci nous conduira inexorablement à la privatisation de ce qui reste du secteur public. Ne croyez vous qu'il est grand temps de combattre avec force ces politiques et de pousser à ce que la Confédération européenne des syndicats (CES) assume plus clairement ses responsabilités en ce sens ?

R.V.- Je me refuse à croire que la privatisation des services publics soit inéluctable. Nous devons comme syndicats et comme organisations de la société civile tout faire pour nous y opposer. Il y a d’ailleurs à cet égard beaucoup de pédagogie à faire vis-à-vis de la population.

Pour le reste, c’est en effet au niveau européen que le néolibéralisme, ou le libéralisme tout court d’ailleurs, trouve le plus sa force. Le paradoxe, c’est que le groupe libéral est un petit groupe au sein du parlement européen alors que ce sont des politiques ultralibérales qui sont mises en œuvre. C’est bien la preuve que le fonctionnement de l’Europe, en tant qu’entité supranationale, n’est pas bon et pas conforme à ce qu’on peut attendre d’une démocratie digne de ce nom. Cela repose aussi sur l’hypocrisie de certains élus du PPE (Parti populaire européen, démocrates-chrétiens) qui sont des libéraux déguisés, ce qui est aussi parfois le cas de certains membres du groupe S&D (Alliance progressiste des socialistes et démocrates). Nous avons aussi une responsabilité en tant que syndicat sur le plan européen et ce à deux niveaux me semble-t-il.

Le premier, c’est en effet à travers la CES que nous devons faire évoluer pour en faire un vrai mouvement syndical européen et non un conglomérat de syndicats qui n’ont pas toujours les mêmes objectifs, qui se neutralisent entre eux et qui font de la CES un lobby comme les autres. Nous y travaillons à l’intérieur de la CES avec plusieurs syndicats progressistes mais c’est un processus compliqué et ce sera nécessairement lent.

Mais il y a un second niveau auquel nous pouvons agir. Comme syndicat belge, je peux interpeller la commission européenne, interpeller le Gouvernement belge par rapport à ses agissements au niveau européen et je peux travailler avec les parlementaires belges pour tenter de faire évoluer des choses. Dernièrement, nous, les trois syndicats ensemble, y sommes arrivés en convainquant les parlementaires belges que le projet de la Carte Service de la Commission Européenne était un mauvais projet générateur d’encore plus de dumping social. Ils se sont battus avec notre aide et ils ont convaincu leurs collègues. Résultat, ce projet a été rejeté par quatre commissions du Parlement Européen, ce qui met un terme à ce projet. D’autres syndicats faisaient de même dans leur pays alors qu’au niveau de la CES, c’était compliqué. On peut donc aussi agir en dehors de la CES.

Le DR.- Les mouvements sociaux sont souvent réprimés voire criminalisés. Le parquet veut poursuivre devant le Tribunal Correctionnel de Liège 17 travailleurs et des responsables syndicaux incriminés à Herstal lors de la grève du 15 octobre 2015. Le droit de grève reste menacé et les médias dominants se joignent à cette diabolisation des travailleurs. Que propose la FGTB pour faire face à ces menaces ?

R.V.- Nous sommes là confrontés à quelque chose de grave sur le plan de la démocratie. Il s’agit ni plus ni moins de faire taire toute forme de contestation. C’est une tendance de plus en plus lourde un peu partout. C’était une réalité depuis longtemps dans beaucoup de pays dans le monde, c’est en train de s’étendre dans toute l’Europe. Notre société glisse doucement vers une forme d’autoritarisme. A partir du moment, où les syndicats et, désolé mais c’est ainsi, singulièrement la FGTB, apparaissent comme une force principale de contestation de la politique gouvernementale, on s’applique dans le chef de la droite politique, avec le soutien du patronat que ça arrange, à l’affaiblir et tous les moyens sont bons pour ça.

Au fond, rien n’a changé dans la mentalité de la droite et dans le chef du patronat depuis le début du 20e siècle. Ils n’ont jamais vraiment accepté les conquêtes sociales et les droits politiques des citoyens. Ils y ont consenti parce nous avions le rapport de force pour l’imposer. Celui-ci diminue incontestablement et dès lors la bête se réveille et grignote morceau par morceau nos acquis. Ceci démontre que le combat syndical ne cessera jamais et que notre travail consiste à toujours réparer ce que détruisent la folie des hommes et l’usure du temps.

Le DR.- Récemment le front commun syndical a lancé une grande offensive de communication à propos des pensions. Pouvez-vous nous rappeler les positions de la FGTB par rapport aux questions centrales à ce sujet ? (prolongement de l'âge, questions de pénibilité, pension à points)... ? Quels bilan et perspectives tirez-vous de cette action d'envergure ?

R.V.- Oui, je suis assez fier de ce travail. C’est un travail de base qui consiste à expliquer de manière pédagogique les enjeux de ce dossier des pensions, de poser nos revendications, de les étayer et de démontrer comment les mettre en œuvre. C’est aussi le support des trois organisations syndicales pour les combats qui doivent être menés sur ce dossier.

Pour faire court, nos revendications peuvent se résumer en quatre points.

On pourrait encore énumérer une série de choses mais cela devient plus technique, l’essentiel étant repris dans les 4 points ci-dessus énumérés.

Le DR.- ..et quelle est votre position par rapport aux droits des travailleurs, de plus en plus nombreux, qui travaillent sous statut d'indépendant?

R.V.- D’abord, la plupart de ceux-là ne sont pas des travailleurs indépendants. Ce sont de faux indépendants. Il faut donc renforcer la législation mais surtout déjà se donner les moyens d’appliquer les lois existantes. Cela suppose un choix politique que le gouvernement encore une fois ne fait pas.

Après, il y a des travailleurs qu’on met sous ce statut faute d’en avoir un autre qui corresponde à la réalité de certaines formes de travail, comme par exemple les coursiers qui travaillent pour des plateformes de livraison. D’aucuns préconisent la création d’un nouveau statut à côté de celui de salarié ou de celui d’indépendant. Je ne suis pas du tout d’accord. Encore une fois, dans le cas des coursiers, il y a lien de subordination, il doit donc y avoir contrat de travail. Je ne suis pas opposé à ce qu’on adapte de manière négociée la loi sur le contrat de travail mais je serai toujours opposé à créer des statuts sur mesure pour répondre aux seuls besoins des entreprises.

Le DR.- Nous avons appris par les médias le scandale autour de l'entreprise Veviba, les graves problèmes de qualité alimentaire de sa production et des négligences de l'administration censée les contrôler. Comment expliquez-vous l'apparition, chaque fois plus fréquente, de ce genre de problèmes ?

R.V.- Je ne crois pas qu’ils soient plus fréquents qu’auparavant, je crois qu’ils sont simplement plus souvent portés à la connaissance du grand public. C’est en soi un peu rassurant, malgré toutes les tentatives de cacher les choses, un beau jour elles remontent à la surface.

Par ailleurs, j’ai le sentiment que pour ce genre de scandales, on a souvent affaire à des problèmes de gros sous et de nouveau si les autorités publiques ne se donnent pas les moyens de punir les fautes de la même manière selon qu’elles sont commises par le commun des mortels ou par quelqu’un qui a du fric, alors l’Etat est défaillant. La population doit s’en souvenir quand elle vote.

Le DR.- Un deuxième scandale a éclaté autour du projet d'achat d'avions militaires. Tout semble indiquer qu'il y ait eu manipulation documentaire pour forcer l'achat de ces avions dans le but de favoriser le business des marchands de canon. Que pensez-vous du fait que le gouvernement, donnant suite à l'injonction de l'OTAN, décide de doubler son budget militaire alors que les hôpitaux, les écoles, les aides aux migrants connaissent une véritable pénurie de moyens économiques ?

R.V.- C’est révoltant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il est assez bizarre de constater que même si on en parle, ce serait difficile de tout cacher, les journaux et autres médias sont beaucoup moins prolixes quand il s’agit de personnages politiques flamands de droite que lorsqu’il s’agit de politiques wallons de gauche. Un ministre socialiste dans la même situation aurait déjà été depuis longtemps poussé à la démission.

Plus fondamentalement, ce qui est révoltant c’est qu’on sacrifie des politiques sociales visant au bien-être de la population sous prétexte que les moyens budgétaires ne le permettent plus, alors que lorsqu’il s’agit d’acheter des armes, la question budgétaire passe au second plan. Ce qui est révoltant n’est pas qu’on achète des armes ou des engins militaires, après tout, les démocraties doivent pouvoir se défendre aussi, ce qui est révoltant c’est qu’on sacrifie la population pour ce faire.

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