Thierry Deronne : "Que ce soit le peuple l'acteur principal du combat médiatique"

Le nom de notre compatriote Thierry Deronne est étroitement lié aux luttes populaires de l'Amérique Latine. C'est ainsi que, "aspiré" d'abord par la révolution sandiniste au Nicaragua puis par celle du Venezuela, il a passé la moitié de sa vie dans ces scénarios de révolte et d'espoir. Résidant au Venezuela et passionné par la thématique et les enjeux de la communication, qui sont son métier d'origine, il a commencé par créer dans ce pays des ateliers populaires de création audio-visuelle pour, par après, fonder l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma. Il a participé ensuite à la fondation de la télévision publique vénézuélienne VIVE TV, dont il fut le vice-président jusqu’en 2010. Il est également l’auteur de nombreux films .

Convaincu qu'un aspect essentiel de l'agression que connaissent les peuples, comme celui de Venezuela aujourd'hui, vient des campagnes permanentes de désinformation et des manipulations menées par les grands médias, il estime impératif que les travailleurs, les jeunes, la population elle-même participent à la réponse. Abdiquer de ce rôle et ne le laisser qu'aux communicants officiels et attitrés ne peut que susciter un distancement entre la population et la direction politique du processus révolutionnaire. A ce propos, il cite volontiers l'analyse faite par certains intellectuels marxistes sur le rôle de la communication dans le coup d'état de Pinochet contre le Président Salvador Allende : " Si la possibilité d’une révolution socialiste a échoué au Chili, on le doit en partie aux atermoiements de la gauche officielle dans sa politique communicationnelle, à sa difficulté à valoriser son propre projet historique, sa crainte que les masses elles-mêmes imposent leur voix dans les médias existants ou dans d’autres créés par elles. Il manquait la confiance suffisante pour laisser agir ces acteurs essentiels : les travailleurs. La gauche officielle est restée malheureusement sur la défensive. L’accusé s’est enfermé dans le cercle argumentaire de son adversaire de classe, recyclant les représentations collectives produites par son ennemi politique. L’initiative du discours est restée dans les mains de la droite, et les techniciens de la communication officielle n’ont pas été capables de s’effacer pour laisser surgir les embryons d’une nouvelle culture. La neutralité technique s’est révélée un mythe. Il n’y avait pas de "technique en soi", utilisable à souhait par la droite ou par la gauche. Il n’y avait qu’une technique bourgeoise de la communication et rien de plus"

Le Drapeau Rouge.- Avec quatre élections victorieuses en un an, le processus bolivarien semble entrer dans un nouveau cycle. Quels sont ses défis sur le terrain économique et de la communication ?

Thierry Deronne.- Le secteur privé contrôle plus de 80% de la production et de la distribution. Quand le gouvernement opère de fortes augmentations de salaire - jusqu'à 100% - pour protéger le pouvoir d’achat populaire, ce secteur réplique en augmentant les prix dans la même proportion. La contre-offensive du gouvernement Maduro porte donc sur le contrôle des prix, sur la structure même de la spéculation – en gelant les prix ou en prenant le contrôle des marchés municipaux. La massification des Comités locaux d’approvisionnement est une autre stratégie que la guerre économique a imposée mais qui donne un second souffle à une organisation populaire atténuée depuis la mort d’Hugo Chavez. La bataille principale est la construction communale tant comme résistance économique que comme germe d'une autre société possible. Pour nous, cinéastes, gens de théâtre, formateurs, l’enjeu fondamental est de stimuler l'imaginaire communal face aux secteurs conservateurs de l'Etat. D'autant plus que la politique communicationnelle officielle est robotisée par la nécessité de répondre aux mensonges quotidiens de 99 % des grands médias et n'a donc pas le temps de créer cet imaginaire transformateur.

Le DR.- La gauche en général et plus particulièrement les mouvements sociaux et les progressistes semblent avoir du mal à conquérir le terrain de la communication. A quoi cela est-il dû selon vous ?

Th.D.- La gauche ne comprend pas que le secret de l’« action des idées dans l’histoire » ne se trouve pas dans les discours mais dans les supports, les appareils, les relais techniques. Or, un processus de transmission doit servir, comme le disait Walter Benjamin, à nous organiser. D’abord, en donnant tous ses moyens à une politique culturelle visant à faire de la société une grande école artistique et critique, pour acquérir tous les outils de la création visuelle et sonore notamment, dès le plus jeune âge, dans toutes les écoles, à tous les niveaux... Ensuite en promulguant une loi de démocratisation radicale de la propriété des médias, en créant un réseau serré de médias populaires, en remettant la majorité des fréquences, chaînes et ressources aux organisations citoyennes, en refondant un service public de radio et télévision basé sur la participation. Il faut éliminer l’absurde modèle commercial et l’enseignement du schéma émetteur/récepteur qui vend une « actu »-marchandise à des consommateurs. On pourra alors construire un imaginaire non plus axé sur le plaisir de la consommation individuelle mais sur celui de la transformation collective, et réaliser la prophétie sartrienne d’une information non plus comme « droit du journaliste » mais comme « droit du lecteur ou du téléspectateur », c’est-à-dire de celui ou celle qui travaille au bureau, dans les chantiers et n’a pas les moyens de voir l’image complète du monde.

"Que ce soit le peuple qui discute avec le peuple"

Substituons l’image des produits par l’image des processus les reconnectant avec leur origine. Re-humanisons les temps de fabrication d’un programme et la possibilité de connaître et de réfléchir sur le monde : enquête, réalisation, diffusion, suivi, montage dans et entre les programmes. Bref, créons « une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple » (Sartre). Il y a quelque chose de tout aussi fondamental, sans lequel tout ce qui précède ne suffirait plus, on sait que le capitalisme a re-territorialisé notre espace-temps en un métabolisme social du « tout-à-l’égo ». La vague numérique états-unienne a mis « hors-sol » une grande partie de la société, les écrans portables entraînent chacun dans une bulle narcissique, avec ré-enracinement compensatoire de la psyché collective dans le colonialisme. La gouvernance médiatique du champ politique fait que la causalité d’ensemble a disparu derrière le sautillement “facebookien », émotionnel, des effets. Le socialisme n‘existera que s’il inverse cette tendance lourde et invente un appareillage technique et culturel indépendant de l’industrie globalisée.

Un gouvernement de gauche devra donc immédiatement investir dans une recherche scientifique et industrielle basée sur les idées des mouvements sociaux, en vue de générer une technique nouvelle qui produise des effets sociaux organisateurs et non isolants. Cette nouvelle civilisation “technique”, cette restructuration « médio logique » de la vie, reste le grand « impensé » de la gauche. Celle-ci base encore sa « com » sur des apparitions en studio et sur des plateaux, et semble prisonnière du mythe de la déontologie journalistique. Comme si on pouvait oublier que « ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » (Louis Althusser).

Le DR.- Contrairement à la révolution soviétique ou la révolution cubaine, certains pensent que la révolution bolivarienne n’a pas su créer sa véritable esthétique.

Th.D.- Si on parle d'imaginaire cinématographique, les processus révolutionnaires cités ont commencé par brasser les possibles puis ont normalisé leur discours, parfois brutalement dans le cas de l'URSS, ou par la retombée dans le Hollywood pathétique que critiquait Humberto Solas à Cuba. Ce qui est très intéressant chez les soviétiques des années 20, c'est qu'ils pensent les nouvelles images non seulement depuis le contenu mais depuis le mode de production : ciné-train, ciné-bateau, vaste réseau de correspondants ouvriers ou paysans... ou parlent “artisanat” contre “industrie” , ou « déprofessionnalisation ». Au Venezuela, cette question reste à poser parce que les relations de production restent fondamentalement modélisées par l'entreprise capitaliste. Si on les dépasse par le modèle communal, alors on pourra parler d'une esthétique propre à la révolution bolivarienne, et non de la simple injection de politique dans les formats existants, voire hollywoodiens (Villa del Cine , etc.). Il n‘y a pratiquement aucune fiction produite durant toutes ces années de révolution. Mais tout ne fait que commencer. La révolution bolivarienne, malgré la chute des cours du pétrole et la guerre économique, a maintenu l’ensemble des politiques sociales et culturelles – récupération d’espaces pour la création, missions de formation artistique, festivals et spectacles gratuits pour la population, et c’est un trait d’intelligence : l’art n‘est pas sacrifié, il indique la sortie du tunnel. Après 19 ans, on sent une poussée d’en bas de nouvelles voix, de nouveaux créateurs dans tous les domaines, le peuple reste l'acteur principal de cette révolution et c'est pourquoi nous sommes toujours debout.

Le DR.- Un des aspects de la révolution bolivarienne est la légalisation des télévisions communautaires. Quels sont ses acquis ? Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Th.D.- Notre équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes. Parmi les conclusions apparaît d'abord la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, oublient la formation intégrale et renoncent à créer leur propre agenda. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État. Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, capable de pallier les faiblesses de l’Etat.

Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes: talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc. Par exemple, William Sivira, de Lara TVe, nous explique : “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants”. Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques. Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite travailler dans les médias privés. Face à ce problème, on propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social et de ne créer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une intervention externe et pour garantir son appropriation populaire immédiate.

La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder à tout leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées les radios communautaires. En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.

Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou dans la Bolivie d'Evo Morales et dans l'Equateur de Rafael Correa, où les ondes allaient être partagées en trois tiers : privé, public, associatif.

Le DR.- Vous êtes en train de fonder Terra TV, pouvez-vous nous raconter en quoi consiste ce projet?

Th. D.- Terra TV, c’est le monde vu par les paysans, cette télévision sera faite par eux, et sera basée sur ces vingt ans de laboratoire de formes nouvelles. Elle aura une triple fonction : diffuser l’image, et faire le suivi de la vie quotidienne et du travail en profondeur des organisations paysannes, traduire ces chroniques en portugais, espagnol, anglais ou français; Mettre en ligne des modules de formation en réalisation audio-visuelle, en agro-écologie, en histoire, en économie, en philosophie, en pratiques socioculturelles, avec un suivi pédagogique pour les collectifs participants; Organiser, articuler et nouer des solidarités internationales grâce au suivi des processus et à l’agenda des luttes. Toute organisation qui lutte pour la terre sous n’importe quelle latitude pourra afficher ses activités. Ce nouveau média, libéré de « l'événementiel » et des filtres du journalisme traditionnel, commencera par diffuser les programmes réalisés par les partenaires latino-américains pour intégrer peu à peu les organisations paysannes d'Afrique, d'Asie et d'Europe.

Propos recueillis par Ronnie Ramirez, cinéaste et membre de ZIN TV

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