Impérialisme et immigration

Mis en opposition avec les dits ‘populistes’, les dirigeants 'démocratiques' européens apparaissent, dans le récit obligé de la classe médiatique, comme les garants de « nos valeurs », les remparts contre « les heures les plus sombres de notre histoire ». Dans la réalité quotidienne de millions de travailleurs, ces mêmes dirigeants apparaissent plutôt comme les courroies de transmission dociles du grand capital, et les garants du maintien de l’ordre social au profit de l’infime partie toujours plus riche de la société. Ces deux réalités ne se rencontrent pas.

De la sorte, dans la crise des réfugiés, il est interdit de penser autrement qu’en grands termes humanistes abstraits, la générosité vs l’exclusion égoïste et irrationnelle, la solidarité vs le repli xénophobe. D’un côté les Bons, les Verhofstadt, Macron, Merkel, … et de l’autre les Mauvais, les proto-fachos caricaturaux, les Orban, Le Pen, Salvini…, de bienvenus épouvantails. Ce scenario ne met en avant que les aspects moraux et évite soigneusement les points centraux : les guerres néocoloniales et leurs enjeux d’ordre économique.

Sainte Angela

Lorsque la chancelière Angela Merkel décide d’ouvrir ses frontières à près d’un million de réfugiés, toute la presse salue unanimement son courage et sa générosité. « Merkel a montré l'exemple et rappelé l'Europe à ses devoirs », comme le dit le Nouvel Obs.

C’est pourtant particulièrement déplacé : Merkel en ouvrant le pays aux réfugiés ne fait que répondre aux demandes du grand patronat allemand. C’est clairement exprimé par exemple par le président de la Fédération allemande de l’Industrie : « l’Allemagne, pays dont la population est vieillissante, a besoin de main-d'œuvre qualifiée étrangère. En raison de notre évolution démographique, nous assurons de la croissance et de la prospérité avec l’immigration »1 .

L’Allemagne pompe littéralement à son profit les forces vives, bien entendu les plus qualifiées d’abord, notamment de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan, qui seraient tellement nécessaires pour la reconstruction de leurs propres pays détruit par l’impérialisme même. Et c’est d’autant plus cynique de vendre cela pour de l’humanisme, et d’autant plus curieux de voir une grande partie de la Gauche s’émouvoir devant tant de bonté de Mère Angela…

L’appel insistant à la « générosité » de la part des tenants de la classe dirigeante et de ses médias, en même temps qu’est stigmatisé l’égoïsme du bas peuple ignorant « craignant l’étranger », est très clair. En novembre 2000, une communication de la Commission européenne préconisait d’« ouvrir les canaux de l’immigration légale à destination de l’Union aux travailleurs migrants… compte tenu de la contribution positive que les migrants peuvent apporter au marché de l’emploi, à la croissance économique et à la pérennité de nos systèmes de protection sociale ». En janvier 2005, elle publiait un « livre vert » sur une « approche communautaire de la gestion des migrations économiques », qui préconise d’« encourager des flux d’immigration plus soutenus pour couvrir les besoins du marché européen du travail et assurer la prospérité de l’Europe ». Prospérité occidentale aux dépens de la misère du reste du monde, juste bonne à fournir des matières premières, qu’elles soient humaines ou matérielles.

En Allemagne ont été créés les mini-jobs à 0,80 euro de l'heure, sous masque d’accueil des réfugiés. Dans les autres pays d’Europe également, le patronat peut espérer que le travailleur immigré se montre plus docile et tire les conditions salariales vers le bas, - et c’est exactement ce qui se passe. Georges Pompidou l’exprimait sans détour dès les années 1960 : « L’immigration est un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail et de résister à la pression sociale »2.

L’extrême-droite, la seconde mâchoire du piège

Comment s’étonner que le 'bas-peuple' finisse par se révolter contre cette situation qui se joue contre eux ? Et il le fait et le fera inévitablement sans considération de la ‘bien-pensance’ dominante. Pourquoi s'étonner de la montée de groupes identitaires, racistes ou ouvertement fascistes, alors que la gauche place le débat uniquement sur la générosité, la solidarité moralement requise, les bons sentiments ?

Les gouvernements européens se trouvent tiraillés entre les besoins du capital et le ressentiment de leurs électeurs, mais la présence de l’extrême-droite permet d’escamoter la réalité économique, et fait présenter l'alternative comme étant uniquement entre repli identitaire et européisme libéral. Les groupuscules style Schield en Vrienden, ou les nazillons de Chemnitz ne représentent vraisemblablement pas une menace réelle à très court terme. Par contre ils sont très utiles au pouvoir dans leur rôle de repoussoir et pour inciter les gens à se résigner à une politique anti-sociale dictée par l'Europe. Les dernières élections en France étaient, à cet égard, symptomatiques.

Faire supporter par le peuple les conséquences des pillages impérialistes

La véritable ‘attitude humaniste’ ne devrait pas simplement relever de la compassion pour les milliers de migrants qui tentent d’arriver en Europe au péril de leur vie3, mais bien de comprendre les causes réelles de cette situation et d’agir concrètement contre elles.

En février 2011, tous les partis démocratiques, à commencer par la dite ‘gauche’ PS et Écolo, applaudissaient bruyamment à la participation belge à la destruction de la Libye par l’Otan, sous des alibis humanitaires fabriqués4. Les conséquences tout à fait prévisibles sont aujourd’hui évidentes. La Libye était, en octobre 2010, le pays présentant l'indice de développement humain le plus élevé de l'Afrique. Des milliers de ressortissants de pays en guerre y avaient trouvé un asile de fait et y avaient construit leur vie. Officiellement 700.000, probablement plus d’un million d’Africains subsahariens y trouvaient de quoi faire vivre leurs familles restées au pays. La destruction de la Libye par les bombes de l’Otan - avec la fière participation des F16 belges -, la remise du pays aux mains de milices islamistes et racistes, a été une catastrophe qui dépasse largement la seule Libye, mais s’étend à une grande partie du continent africain.

En Belgique, seuls les communistes (PC et PTB) s’étaient élevés à l’époque contre cette guerre.

Des millions d’Irakiens ont fui, et continuent à fuir un pays dévasté, en proie à la pauvreté, au chômage, à l’insécurité, où les attentats terroristes sont tellement banals qu’on les évoque à peine aux infos. Qui se rappelle encore qu’avant 1990, l’Irak était un pays riche, instruit et développé, dont le système de soins de santé était le plus avancé du Proche-Orient ? Après les bombardements, douze ans d’embargo atroce - auquel a activement participé notre propre pays – puis l’invasion et l’occupation « pour installer la démocratie », ce système un très lointain souvenir. Le pays a été fermement ramené dans le sous-développement d'où il avait eu l’audace de vouloir sortir.

Depuis 2001, l’armée US et l’Otan occupent et bombardent l’Afghanistan et une partie du Pakistan. Aujourd’hui, 17 ans plus tard, le flux de réfugiés en provenance de ces pays ne cesse de gonfler. Qui se pose des questions ? Au fil des années, une propagande merveilleuse - lutte contre le terrorisme, reconstruction, écoles, émancipation... - s'est peu à peu dissipée pour laisser apparaître la réalité crue. Gabegie, corruption, financement de chefs de guerre alliés, et enfoncement parallèle de la grande majorité du peuple dans la misère. Quant à la lutte contre le terrorisme, qui oserait encore en parler maintenant ! Les taliban sont bien plus puissants qu’au début de l’invasion, et Daech s’est installé dans le pays.

Au fil des années, peu de personnes doutent encore des véritables raisons de la guerre en Afghanistan : projeter les armées occidentales en Asie centrale, aux confins de la Chine et de l’ex-URSS. Le sort des peuples, quelle importance pour l’impérialisme ? Les pires fanatiques religieux, les USA les avaient soutenus, financés et armés dès 1979 pour faire échouer le socialisme en Afghanistan. Et c’est exactement la même politique qui est à l’œuvre en Syrie depuis 2011 ! Les peuples, ici et là-bas, recueillent l’héritage de cette politique.

La lutte contre les guerres impérialistes est la première réponse à la question des réfugiés

D’un côté, mainmise néocoloniale sur le tiers-monde étranglée par la dette, avec la mise en place de dirigeants complaisants (souvent sous menace de guerre civile), de l’autre agression militaire directe contre les pays résistant à cet ordre occidental, ou jugés menaçants pour leurs intérêts économiques : les milliers de Sénégalais, de Maliens, de Soudanais, et tant d’autres qui affrontent la mort en tentant de traverser la Méditerranée sont les victimes directes de ‘notre’ impérialisme ; les réfugiés ne sont pas les conséquences de mystérieuses catastrophes naturelles, contre lesquelles on ne sait rien faire, et pour lesquelles le petit peuple est tenu de montrer sa générosité, mais les conséquences des actions et des guerres de ‘nos’ bons gouvernements.

La véritable générosité, la véritable solidarité, ce serait en tout premier lieu d’arrêter de répandre le chaos dans le monde pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres. En Belgique, concrètement, cela commence par sortir de l’Otan ; se désolidariser et refuser de participer aux opérations de déstabilisation, comme aujourd’hui en Syrie ; refuser la dépense folle de (minimum) 15 milliards dans des bombardiers F-35 pour aller bombarder d’autres Libye à venir ; refuser que 2% du PIB soient engloutis pour la guerre. Les sommes dégagées seront beaucoup plus utilement investies dans les services sociaux, le développement, pour le bien-être et la sécurité des populations, ici et là-bas.

Mais la solution réelle passera par la sortie d’un système économique dont la finalité est l’accumulation des richesses entre les mains de quelques uns, au prix de l’exploitation du reste de l’humanité, et dont la conséquence nécessaire, inexorable, est la guerre, aussi sûrement que la nuée porte l’orage.


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