L'enseignement en crise

Jean Peeters, le .

Au terme de l’accalmie occasionnée par les vacances, enseignants et élèves ont regagné leurs salles de classe sans qu’aucune de leurs revendications n’ait été satisfaite. Si le mouvement enseignant de contestation n’a pu obtenir, à ce jour, la moindre concession, sa reprise rappelle toutefois à tous que le malaise qui traverse l’enseignement n’a ni disparu ni été résolu durant la trêve estivale, et que les difficultés dénoncées depuis des mois demeurent entières. En ce début d’année scolaire, il peut s’avérer utile de les repréciser.

Un échec scolaire

Non seulement l’enseignement coûterait cher, mais il se montrerait inefficace. En un certain sens, ce constat n’est ni neuf ni dénué de tout fondement. En 2025, le budget des dépenses de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour l’enseignement obligatoire avoisine les 8 milliards d’euros[1], soit un peu plus de la moitié de son budget total. Le redoublement, s’il diminue, demeure important : « Environ 31 % des élèves de 15 ans en Belgique ont redoublé au moins une fois au cours de leur carrière scolaire, selon les données du questionnaire PISA pour les élèves (PISA 2018) et environ 27 % ont redoublé au moins une fois en 2022. »[2] Mis en place par l’OCDE, PISA[3] a pour tâche d’évaluer les compétences des élèves en mathématiques, en lecture, ainsi qu’en sciences. En plus de la faiblesse des résultats obtenus pour ses élèves[4], les résultats de l’enquête mettent également en évidence plusieurs difficultés affectant le système éducatif, notamment en ce qui concerne la pénurie d’enseignants et la dégradation du climat scolaire. S’il n’est donc pas infondé de s’interroger sur les coûts et l’efficacité de l’instruction publique, le décret-programme qui suscite la vindicte du corps enseignant semble surtout s’attaquer à la première de ces deux dimensions, sans apporter de réponse à la seconde. Est-ce véritablement en réduisant le financement de l’enseignement que l’on en améliorera la qualité ? Y voir plus clair nécessite de se pencher quelque peu sur le contenu de ce décret-programme.

Des mesures décriées

Les mesures les plus contestées s’attaquent à la situation professionnelle des enseignants. La première source de mécontentement concerne l’alignement de la charge horaire des enseignants du degré supérieur de l’enseignement secondaire sur celle du degré inférieur, soit une augmentation de 10 % du temps passé devant la classe sans compensation salariale. Après tout, objecteront certains, une différence barémique se charge déjà de distinguer le travail des uns et des autres. Ne serait-ce pas suffisant ? En réalité, l’augmentation de la charge horaire se traduit cependant par des situations inacceptables sur le terrain, car il ne s’agit pas seulement de pertes d’emploi, mais de réaffectations en cascade, de problèmes organisationnels pour des directions d’école, et de l’éventualité d’avoir à attribuer un même cours à plusieurs enseignants. Il est aussi légitime de soulever la question de l’effet d’une telle mesure sur la vocation professionnelle dans un contexte, rappelons-le, de pénurie. D’autres dispositions prévues par le décret-programme prévoient également une révision des régimes de fin de carrière et de congés maladie. Ces différents changements apparaissent d’autant plus suspects que les gains ne sont pas toujours aussi évidents qu’ils semblent l’être. Ainsi, concernant la fin des nominations et la mise en place de CDI, des évaluations ont révélé qu’elle s’avérerait davantage onéreuse.

Les autres économies prévues concernent la hausse du minerval pour les études supérieures, ainsi qu’une réduction des budgets alloués aux fournitures et aux repas scolaires. Pour ce dernier point, il n’est plus possible d’y voir autre chose qu’une mesure d’austérité. Si les nouveaux apprentissages prévus par le tronc commun qui devrait être appliqué dès la prochaine rentrée entendent sensibiliser les élèves à une alimentation saine et équilibrée, cette dernière demeurera théorique pour nombre d’entre eux. Elle ne sera en effet pas proposée à prix abordable au sein de l’école.

L’excellence en trompe-l’œil

En ce qui concerne les quelques dispositions visant à améliorer l’efficacité de l’enseignement, les ambitions affichées apparaissent plus limitées. C’est avant tout le désir de renouer avec un idéal d’excellence qui se trouve mis en avant, d’où le relèvement du seuil de réussite des épreuves externes certificatives à 60 %. Une telle mesure est justifiée pour « garantir la maîtrise effective des apprentissages de base et remettre à l’honneur les valeurs de l’effort et du travail chez nos élèves. »[5] Qui trouverait cette justification peu convaincante rejoindrait bon nombre d’enseignants. Premièrement, les résultats obtenus à des épreuves ne traduisent pas directement la quantité d’effort et de travail fournie par l’élève. Ensuite, derrière la valorisation du mérite qu’aurait l’élève à travailler davantage disparaît un des principaux facteurs diagnostiqués des difficultés scolaires que rencontrent nos élèves, à savoir les inégalités d’ordre social et économique. Ces dernières risquent bien d’être renforcées par les mesures d’austérité évoquées ci-dessus. La ministre libérale, Valérie Glatigny, prévoit toutefois un renfort de 100 équivalents temps plein[6] en soutien aux élèves en 6ᵉ primaire, car « Il ne s’agit pas de sanctionner, mais de détecter le plus tôt possible les difficultés au lieu de les reporter ».

Mais cet appoint, s’il se montre bienvenu, ne justifie en rien, à lui seul, le relèvement du seuil de réussite. De plus, pour les années conditionnées par la réussite d’épreuves externes, le relèvement de ce seuil risque de conduire à un plus grand nombre de situations d’échec, donc à un accroissement du redoublement et de ses coûts.   Face à un emploi précarisé et au désinvestissement assumé dans l’école et les élèves, mais aussi en raison d’une absence de dialogue constructif, les revendications enseignantes s’étaient élevées depuis la rue en juin dernier.           

Battre le pavé ou battre les jeunes ?

Alors qu’enseignants et élèves manifestaient ensemble le 4 juin contre le vote du décret-programme, ces derniers ont été violemment réprimés par les forces de l’ordre dans les rues de la capitale. À la suite de révoltes de jeunes en colère ayant conduit à des dégradations du mobilier urbain et au forçage d’une porte du Parlement, l’intervention policière a conduit à des échauffourées se soldant par plus d’une centaine d’arrestations, dont certaines judiciaires. Selon de nombreux témoignages et images diffusées après les faits, cette intervention s’est produite sans réelle sommation et a principalement été dirigée à l’encontre de mineurs racisés. Dans les jours qui suivirent, de nouveaux appels à manifester rassemblèrent élèves, enseignants, mais aussi parents, afin de dénoncer une répression jugée disproportionnée et discriminatoire. Les autorités publiques ont, pour leur part, justifié cette intervention en invoquant la nécessité de contenir les excès de jeunes casseurs et en dénonçant leur instrumentalisation par leurs enseignants. Concernant le racisme et le mépris de classe affichés par certains policiers, l’indignation ne s’est traduite par aucune condamnation jusqu’ici. En revanche, aux arrestations font suite aujourd’hui des conséquences administratives et judiciaires pour les personnes interpellées.

Éduquer ou rééduquer ?

À la lettre que leur a adressée le ministre de la Défense pour leur proposer un service militaire volontaire, les jeunes semblent avoir répondu favorablement, puisque les places disponibles ont été pourvues. Les volontaires ont-ils été sensibles à la cause nationale ou ont-ils été attirés par la rémunération de 2 000 euros nets par mois ? Si ce service militaire apparaît aujourd’hui comme volontaire et ne concerne qu’un nombre limité d’individus, rien ne garantit qu’il le demeure à l’avenir. La conscientisation de la jeunesse à une cause pourrait réjouir si celle-ci ne leur était pas si extérieure et si l’instrument de leur mobilisation ne se révélait pas aussi économique. Il pourrait être tentant, pour un jeune issu des classes populaires, de privilégier le revenu proposé par le service volontaire plutôt que d’exprimer son mécontentement dans la rue, au risque de subir la répression.

Lors des protestations d’enseignants, les membres du gouvernement n’ont pas manqué d’évoquer la possibilité de faire contribuer les familles des jeunes interpellés : des retraits d’allocations ou des amendes sont ainsi envisagés. Mais c’est sans doute la proposition de créer des camps de redressement qui aura le plus fait parler d’elle. Ce dernier — d’abord évoqué par les socialistes flamands — aurait pour vocation de rééduquer des délinquants. Entre autres exemples, se distingue celui proposé par Georges-Louis Bouchez[7], qui propose qu’une personne poursuivie pour des actes de vandalisme lors d’une manifestation pourrait être placée dans une structure militaire en vue d’y être disciplinée.

Il serait quelque peu abusif d'établir un lien direct entre la réforme de l'enseignement et la politique de recrutement militaire, mais la concomitance de ces discours sur la discipline de la jeunesse et de la répression des manifestations interroge. Après tout, ce rapprochement a été initié par les politiques eux-mêmes. Il s’agit surtout d’une occasion manquée, celle de proposer un espace pour que puisse se construire une expression politique autonome de la jeunesse. Seul l’avenir révélera si la colère de cette dernière trouvera les conditions de son engagement politique ou si elle continuera d’être traitée comme un problème à discipliner. Dans l’intervalle, l’école, malgré les difficultés qu’elle traverse, lui demeurera un refuge précieux.


[1] https://statistiques.cfwb.be/enseignement/budget-de-lenseignement/ventilation-du-budget-global-education-enseignement-recherche-et-formation/

[2] Meissner, F., Pepels, J., Pipa, J., Goos, M., Belfi, B., Gaitas, S., Peixoto, F., & Klapproth, F. (2025). Redoublement pendant la scolarité obligatoire en Europe: Réglementations et pratiques. Maastricht University Press. https://doi.org/10.26481/mup.rep.alter.2501.fr

[3] Programme International pour le Suivi des Acquis des Élèves.

[4]https://www.news.uliege.be/cms/c_19196136/fr/pisa-2022-les-resultats-des-eleves-de-la-federation-wallonie-bruxelles (page consultée le 6 août 2026)

[5] https://glatigny.cfwb.be/home/communiques-de-presse/presses/ceb-ce1d-cess-un-seuil-de-reussite-a-60-pour-garantir-la-maitrise-des-apprentissages.html

[6] L'équivalent temps plein ne doit pas être entendu comme un poste, mais comme une unité de mesure correspondant à la charge de travail d'une personne employée à temps plein.

[7]https://www.rtbf.be/article/camp-de-reeducation-pour-delinquants-une-idee-aussi-simple-qu-inefficace-11736831

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