"Rosine Lewin, le Parti et moi" de Jean-Marie Chauvier : A la recherche d’un avenir perdu
En finissant son ouvrage, Jean-Marie Chauvier nous précise ses limites: « Mon propos, ici, n’était pas de tirer les enseignements de l’aventure communiste et de son dénouement… », cherchant à nous convaincre, qu’il ne voulait que rendre un hommage à la personnalité « proche et exceptionnelle », de Rosine Lewin et à son parcours « dans la part de lumières » du cheminement belge de cette aventure.
Or, la lecture de ses 293 pages, de grand format et écriture serrée, nous incitent à le démentir. Certes il y a partout le témoignage d’une amitié politique, finalement complice, entre Jean-Marie et Rosine, mais l’essentiel n’est pas là1.
Nous sommes en fait devant un ouvrage qui, trahissant les intentions de son auteur, tire, en profondeur, « les enseignements de l’aventure communiste » belge (ou le ‘bilan du communisme belge’ comme le résume bien Pierre Gillis, le préfacier du livre) et ce, souvent au-delà du cas belge et même, parfois, de son seul contenu politique. Livre donc salutaire et indispensable, si l’on s’intéresse aux débats sur la question communiste -et sa viabilité- en Belgique et en Europe.
Cet ouvrage rouvre en effet, moult controverses, pas toujours bien éclaircies, sur des questions comme la réelle nature des pays du dit « socialisme réel », de l’autonomie -fictive ou réelle des partis communistes par rapport à Moscou, du pacte germano-soviétique, de la faiblesse humaine lorsque le silence, devant les interrogatoires de la Gestapo, vaut promesse de mort, de l’ontologie même de la notion du communisme… Somme de sujets qui, tels que présentés, ne peuvent qu’inciter à la discussion, au nécessaire débat.
Le spectre soviétique
Dans ce cadre, la quinzaine d’années (1959-1973) de vie partisane de Chauvier a été marquée par ses fonctions de correspondant (1964-69) du journal le Drapeau rouge à Moscou, l’organe du PCB dans lequel pendant ces six années, ses lecteurs ont pu lire ses témoignages et commentaires sur la vie soviétique en pleine guerre froide et sur les suites du processus de déstalinisation, lancé par Kroutchev en 1956. Sujets que, en particulier pour ce dernier, le correspondant du DR était censé traiter avec précaution, de manière à ne pas porter atteinte à l’image, supposée sans grandes failles, de la patrie du socialisme. Précautions qui, pour notre journaliste, avaient des limites à ne pas franchir face à des réalités imprégnées de relents staliniens, qu’il estimait ne pouvoir plus taire ou minimiser, et qui conduisirent à son exclusion du parti en 1973.
Dans cette excursion politique multiforme il a une constante, c’est la référence au stalinisme, à ses pratiques, à sa diversité d’héritages et de reproductions. C’est donc, assez naturellement que les comportements politiques ou les pratiques des individus, des organisations et pays sont, peu ou prou, mis en parallèle avec cette notion. Association explicable tant la pensée et les pratiques gestionnaires de Staline ont influencé, sinon façonné, longtemps, celles du mouvement communiste et d’une bonne partie de ses partis membres. On peut donc comprendre notre auteur même si parfois, quelques-unes de ses allusions nous semblent un peu excessives et marquées de sa sensibilité2.
Komintern, être ou ne pas être : le pacte
Rosine, (1920-2010), à la différence de Jean-Marie, a vécu sous l’occupation allemande en tant que résistante et traversé ces épreuves. L’une d’elles, au singulier contenu politique et symbolique, fut l’application du pacte de non-agression germano-soviétique signé le 23 août 1939 ; épreuve qu’elle sut surmonter sans affaiblir sa passion communiste. Mais ce pacte eut des répercussions sérieuses sur les lignes politiques des partis communistes, en particulier européens, dont la ligne, toute naturelle, axée sur la lutte antifasciste, devait subitement se modérer, voire muter, pour s’adapter aux exigences géopolitiques du pacte. Changer donc de mot d’ordre et prioriser la lutte contre « la guerre des impérialistes, germano-franco-anglais » et non, contre les menaces fascistes dont Hitler était la personnification même. Pour le nombre des communistes que le pacte avait indigné, cette directive du Komintern ne pouvait que confirmer l’hégémonie absolue de Moscou sur les ‘partis frères’ obligés à subordonner leurs lignes politiques aux décisions de la diplomatie soviétique.
Des gestes diplomatiques cruciaux, qui épousent rarement le domaine des sentiments en politique. Le pacte en question, survint après que l’Occident ait méprisé sans retenue les demandes soviétiques de faire face aux menaces nazies contre la Tchécoslovaquie ; dont celle, dramatique, du commissaire aux affaires étrangères de l’URSS Maxime Litvinov, insistant devant la Société des Nations sur l’urgence de faire front, collectivement, aux projets du Reich. Neuf jours après, le 30 septembre 1938, l’Occident capitulait à Munich, livrant la Tchécoslovaquie à Hitler3.
Mais il ne s’agissait pas que de diplomatie, la machine de guerre allemande s’était lancée bien avant. Finançant d’abord, secrètement, la fabrication d’armements (non budgétés, suivant les plans du banquier du führer Hjalmar Schacht), puis, en 1935, officialisant la conscription (création de la Wehrmacht et la Luftwaffe). Ce processus n’empêcha pas Londres de signer, toujours en 1935, sans consulter ses alliés, un traité naval avec le IIIème Reich qui permettait à ce dernier de tripler le tonnage en forces navales, comme l’autorisait le Traité de Versailles. Staline avait donc peut-être des raisons de s’inquiéter. Et ce, d’autant plus que l’année suivante, Hitler testait ses nouveaux chars et avions sur le territoire espagnol en soutien aux troupes de Franco. C’est un fait, ces 22 mois de répit, entre la signature du Pacte et l’attaque allemande (22.6.1941), s’avèreront décisifs pour préparer l’Armée rouge à son affrontement avec les forces hitlériennes.
Que, dans le basculement provoqué par le traité germano-soviétique, les partis composant le Komintern aient été obligés de modifier leurs tactiques politiques, me semble être dans la force des choses sauf si l’on veut défier la notion même de proportion. Nous sommes devant un conflit de dimension planétaire. L’URSS, supposée être en première ligne, est obligée de tout faire pour se préparer à l’affrontement final. Et « tout », cela veut dire, tout. On n’est pas face à un litige mineur. Dans ce contexte, s’agissant d’un organe collectif, l’exigence de cohérence me semble le prix à payer ; difficile, mais indispensable.
Cet avis n’a rien de « suivisme » vis-à-vis de la politique extérieure soviétique ; bien au contraire. Ce chroniqueur estime qu’une faute majeure de sa diplomatie, dans le cadre de la deuxième Guerre mondiale, et en particulier de son dénouement, c’est d’avoir confondu gravement, l’acquis militaire, avec l’acquis sur le plan politique. C’est à dire avoir détourné son exploit militaire chassant l’occupant nazi des pays occupés, en saufconduit pour y imposer des protectorats politiques. Staline aurait grandi en retirant ses troupes des pays de l’Europe de l’Est, une fois leurs espaces sécurisés, créant ainsi des espaces politiques où les populations concernées, traitées en adultes, auraient valorisé l’apport soviétique. On n’aurait pas hérité de la situation paradoxale que nous connaissons aujourd’hui, dans laquelle ces pays sont les plus furieusement russophobes sur la scène européenne4. Paradoxalement, parce que ces pays ont bénéficié, lorsque soviétisés, d’une très importante aide soviétique5.
L’élan brisé du communisme belge (et européen)
J.M. Chauvier cite (p. 270) l’avant-propos, signé Rosine Lewin, de l’ouvrage consacré au colloque organisé en avril 1979 par le CHEMA (Collectif d’histoire et d’études marxistes) qui avait pour sujet « Le Parti communiste de Belgique (1921-1944 ) » Dans ce texte, elle interpelle ses lecteurs : « Le prix payé -avant tout en hommes- dans la lutte clandestine des communistes contre l’occupant nazi n’est-il pas dramatiquement disproportionné au poids du Parti sur le devenir de la Belgique après 1944 ? »
Une quarantaine d’années après, en mai 2017, avait lieu une réunion, à l’ULB, lors de la présentation du livre de Claude Renard sur la révolution russe et le mouvement ouvrier belge. Le débat avec, outre l’auteur et entre autres, José Gotovitch et Jean Puissant, tourne rapidement vers la question soulevée par R. Lewin et, plus généralement, sur le déclin du projet communiste en Europe.
A cette occasion, le soussigné s’est adressé aux orateurs en leur demandant si, sur le plan national, le PCB n’était pas tombé dans un piège, finement tissé par la bourgeoisie belge, lorsqu’il décida d’accepter d’entrer au gouvernement de Pirlot, tout de suite après la Libération, au lieu de conserver son prestige pour continuer son combat. Et ce d’autant plus que ses ministres devaient se charger des tâches les plus impopulaires, comme le ravitaillement, la reconstruction.
A noter que cette pratique de « ministrer » les communistes, fut exactement celle employée par François Mitterrand pour organiser le déclin du PCF. Quant au constat de ce déclin au niveau européen, ne serions-nous pas tombés dans un autre piège, cette fois de dimension plus large, en adoptant le cadre de l’intégration européenne, pour formuler nos programmes ? Comment nos militants pourraient-ils comprendre cette démarche envers un projet de nature essentiellement réactionnaire ? Est-ce un hasard si les trois grands partis communistes européens, PCF, PCE, PCI, dégringolent sévèrement dès qu’ils adoptent cette adhésion ?
Dans son essai, Jean-Marie Chauvier, en parlant d’Henri De Man fait allusion aux tentations autour de l’idée européenne. « Outre les sympathies fascistes et germanophiles, il existe en effet, dans ces cercles d’élite, une sorte de fascination pour le projet d’union européenne… » (p. 71). Vaste sujet.
Mentionnons à ce propos un détail, pas banal et peu connu : le premier président de la Commission européenne et un des six signataires, du Traité de Rome qui donna naissance au projet d’intégration, fut le représentant de l’Allemagne Walter Hallstein. Une quinzaine d’années avant, ce monsieur faisait partie du comité d’études européen du Ministère des Affaires Etrangères dirigé par un certain Joachim Von Ribbentrop. Aujourd’hui, Mme von der Leyen, n’est que l’héritière du tropisme germanique pour le projet européen.
Rosine Lewin, le Parti, et moi
Parcours croisés dans les méandres du communisme belge et international
Editions du Cerisier, janvier 2026
editions-du-cerisier.be/spip.php?article587
296 pages / 23€
Notes
1. Walt Whitman disait, en présentant son recueil de poèmes ‘Leaves of grass’ : "Camarades, ceci n'est pas un livre, qui y touche, touche à un Homme". Le même sentiment nous parcourt en lisant le récit de Chauvier.
2. Mentionnons deux cas. Que l’URSS n’ait pas souhaité, après la guerre, parrainer une nouvelle « démocratie populaire » d’accord, mais de là à dire que « …le PCUS n’envisage plus ou ne souhaite pas de transformations sociales en Europe occidentale… » y compris la victoire du compromis historique en Italie (p.265), nous semble un peu fort.
A propos des conflits à gauche lors de la guerre civile espagnole, Chauvier affirme « Tout en prônant l’union antifasciste, les communistes aux ordres de Staline semaient la division et la guerre au sein du camp républicain » (p 66). A ce sujet, le meilleur contradicteur de cette affirmation est, paradoxalement, George Orwell, l’icône planétaire de l’anti-stalinisme. Son livre « Hommage à la Catalogne » nous livre moultes perles. C’est le cas lorsqu’il conteste ceux qui disaient qu’en Espagne, les églises catholiques avaient été attaquées (contre l’opposition ferme du PCE), « …lorsqu’elles servent de refuge aux fascistes ». Non, réplique Orwell : « elles furent saccagées partout, parce qu’on avait bien compris qu’elles faisaient partie de la combine capitaliste ». Puisque les communistes disaient que « la priorité, aujourd’hui, n’est pas à la dictature du prolétariat mais la démocratie parlementaire » ou qu’il fallait « sortir des divisions et unifier les milices combattantes », Orwell le définit comme « parti de l’extrême droite », qui vise à « empêcher les anarchistes d’avoir leur propre armée » (p. 245). A noter qu’en 1949 Orwell fournit aux services d’intelligence britannique une longue liste de personnalités qu’il accusait « d’être communiste, sympathisants ou au service de l’URSS ». Parmi elles, Charlie Chaplin, John Steinbeck, Michael Redgrave, J. B. Priestley…
3. Suite à cet échec Litvinov est remplacé par Molotov. A ce propos, Hitler aurait dit que « le remplacement de Litvinov fut décisif » pour la nouvelle entente germano-soviétique (https://genevemonde.ch/documents/01k81806yac6jqmg0afaqxsxfq)
Dans son œuvre majeure, ‘Diplomacy’, H. Kissinger ne tarit pas d’éloges au pacte « coup de génie » (pages 350-58).
4. Quel intérêt, par exemple, d'annexer la Galicie orientale ukrainienne que l’on savait quasi génétiquement antirusse ! On constate la récolte aujourd’hui…
5. Ce n’est pas par hasard, à mon avis, que la Yougoslavie, le pays qui a le plus, et le plus longtemps, résisté à la violente offensive néolibérale après la chute du mur, fut celui qui résista aussi le plus (et le plus longtemps), aux diktats bureaucratiques de Moscou.
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Au mois de juillet 2010 décèdent Rosine Lewin, Pierre Pierart (militant anti-guerre nucléaire) et Maxime Steinberg. A cette occasion le DR publiait cet encadré et un article de Jacques Aron en hommage à Rosine:
Pierre Pierart, Maxime Steinberg, Rosine et le DR
Elle était assez sceptique, même un peu réticente -elle avait de quoi l’être- Rosine lorsqu’elle m’a courtoisement refusé de collaborer au DR qui venait de reparaître. Pas mal de temps après, elle nous envoyait un article, (publié dans le DR d’avril 2009-NdlR)), en souvenir de son camarade Susa Noudehole ; « je vous souhaite bonne continuation, nous avait-elle dit ; vous faites un bon travail ». De son coté, Pierre, lui, fut un fidèle parmi les fidèles.
La dernière fois que j’ai parlé avec Maxime, il m’a dit qu’il ne pourrait pas, peut-être, « tenir parole » quant à l’article promis sur Julien Lahaut ; « de toute façon je vous enverrai quelque chose » nous a-t-il dit. Quelques jours avant sa dernière entrée à l’hôpital nous reçûmes ce « quelque chose » que nous publions dans cette édition.
Ce peu de dire que le DR est fier d’avoir eu des amis de cette taille. V.C.