Il y a 90 ans, l’Espagne républicaine était anéantie dans le sang
Peu de guerres ont marqué, aussi durablement, la conscience politique et sociale du monde que la guerre civile espagnole. À la différence de bien d’autres, résultant d’interventions extérieures ou très exacerbées par elles (Irak, Libye, Syrie…), ou menées par délégation, comme c’est le cas de la guerre de l’OTAN contre la Russie en territoire ukrainien, la guerre d’Espagne fut une guerre nationale, sociale à l’extrême ; conséquence, tout simplement, d’une lutte de classes, vieille de plusieurs siècles, sous sa forme la plus brutale.
Certes, elle connut aussi des interventions étrangères de très grandes dimensions, notamment du côté franquiste, mais qui ne changèrent pas sa nature, bien au contraire ; c’était l’affrontement classiste qui s’élargissait avec l’axe fasciste d’alors, qui avait compris le danger que constituerait la consécration d’une option socialiste dans l’Europe des années trente.
Essentiellement rurale, l’Espagne était un pays pauvre avec une industrie faible, quasiment réduite au textile (Catalogne) et à la métallurgie (Pays basque), qui subissait encore les conséquences catastrophiques de la guerre du Rif (1921-1926), qui avait détourné l’économie vers l’effort militaire au détriment des investissements nationaux, et stimulé l’inflation affectant le pouvoir d’achat de la population. Son commerce extérieur, basé essentiellement sur l’exportation des produits agricoles et miniers, fut sévèrement affaibli suite à grande dépression du 1929 qui a désorganisé le commerce mondial.La récession, le chômage massif, la pauvreté qui se généralisait dans les campagnes et dans les grandes villes ont constitué le cadre où germeront des révoltes, chaque fois plus vives, et qui se traduiront en confrontations politiques.
Du côté du pouvoir, c’est la nervosité. Un gouvernement au service d’une oligarchie de profil aristocratique corrompue, soutenu par l’armée d’esprit monarchiste et néocoloniale et par une Église catholique ultra-conservatrice dont la puissance venait autant de son influence culturelle, bien réelle, que de son pouvoir matériel. Propriétaire d’un gigantesque patrimoine foncier, et d’importantes participations dans le système financier, en concertation avec le Vatican, son poids politique était considérable ; sa proximité avec le terrain, lui permettait de mesurer l’étendue de la contestation et de ses risques.
Il devenait donc urgent de chercher une issue politique à la crise. Elle arrive, lorsqu’en avril 1930, des secteurs lucides de la grande bourgeoisie, se disant qu’il faut épurer la gestion du pays de ses séquelles féodales, lâchent le roi Alfonso XII. La République espagnole est proclamée.
Le projet républicain
Pas vraiment révolutionnaire, le modèle capitaliste restait intact même si, pour un pays comme l'Espagne, les premières mesures du gouvernement républicain avaient quelque chose de révolutionnaire. Ainsi, sur le plan politique, fut adoptée la Constitution espagnole consacrant la souveraineté populaire et la séparation de l’Église et de l’État,rompant avec des siècles de catholicisme d'État ce qui conduisait à la suppression du budget du clergé. Elle instituait également le mariage civil, ouvrait le droit au divorce et consacrait le suffrage universel (et donc, le droit de vote des femmes).
Sur le plan social fut adoptée une loi de réforme agraire proclamant le principe de l’expropriation des grands domaines (les terres, notamment, des monarchistes et de l’Église). Sur le plan de l’éducation : construction massive d’écoles publiques laïques (45 % de la population était analphabète en 1931). Une réforme du travail fixant la journée de travail à huit heures, rétribuant d’au moins 50% additionnels toute heure supplémentaire et interdisant le licenciement des femmes pour mariage ou maternité. Dossier très sensible, le gouvernement décide un amaigrissement radical de l’armée (hypertrophique, elle comptait 17.000 officiers pour 150.000 soldats), comprenant, entre autres, la suppression de l’Académie militaire de Saragosse, dirigée alors par un général nommé Francisco Franco… Cerise sur le gâteau, une loi est votée établissant un serment d’allégeance qui obligeait tout officier à jurer fidélité à la République.
Ce n’étaient que des mesures pour moderniser le pays mais c’en était déjà trop pour la vieille oligarchie accrochée à ses privilèges. En réaction, le primat d’Espagne, le Cardinal Segura, sûr du poids de son institution (environ 300.000 religieux, 1,2% de la population, un millier de couvents), se permet d’écrire une lettre pastorale virulente appelant les catholiques à se mobiliser contre la République. Signe du renouveau, le gouvernement républicain procède à son expulsion du pays, suscitant des réactions animées par le réseau catholique et les forces antirépublicaines en général, à la hauteur de « l’affront » commis contre l’autorité suprême de l’Église.
Marche arrière toute
Les médias dominants particulièrement actifs dans les campagnes de dénigrement de l’idée républicaine, les hauts commandements de l’armée qui alertaient sur le risque d’une Espagne bolchevique, ce furent eux qui sortirent vainqueurs des élections législatives de novembre 1933 consacrant le retour au pouvoir de la droite. Un processus radical de démantèlement des acquis progressistes fut mis à exécution à toute vitesse (les grands propriétaires récupérèrent leurs terres et expulsèrent les paysans, les subventions au clergé furent rétablies, l’autonomie de la Catalogne fut annulée), provoquant des réponses massives des travailleurs, parfois ouvertement révolutionnaires comme celle d’octobre 1934 dans les Asturies, dont la répression sauvage (plus de 1.500 morts, 30.000 prisonniers) avait été commandée par le Général Franco et ses troupes marocaines. Il faut noter que la victoire électorale, assez étroite, de la droite fut sans doute favorisée par le fait que la puissante Confédération Nationale du Travail (CNT), d’orientation anarcho-libertaire, se disant insatisfaite des politiques du gouvernement républicain, avait donné l’abstention, comme consigne. Cherchant à sortir de cette situation, le président Zamora proclame la dissolution du Parlement et convoque des élections législatives qui verront la victoire, étroite mais remplie de promesses, du « Front populaire » en février 1936.
Dès le lendemain, les forces antirépublicaines les plus radicales optent ouvertement pour le complot. Des autorités religieuses et militaires lancent des appels explicites à la mobilisation contre les risques que la République ferait courir à l’identité occidentale et chrétienne de l’Espagne. Le gouvernement répond timidement à ces agissements. Il se limite à déplacer les conjurés ; le général Emilio Mola à Pampelune, Franco aux îles Canaries. Côté républicain, les travailleurs, anticipant le coup, se lancent spontanément dans la résistance saisissant des usines en Catalogne et dans la région de Valence, instaurant des contrôles dans les autres régions ; ils demandent, sans succès, des armes au gouvernement. Les paysans collectivisent, directement, les terres des grands propriétaires, les attaques contre les biens de l’église et les religieux s’intensifient sensiblement.
Le déclic tel qu’à Sarajevo en 1914, les frontières qui s’effacent…
Le 12 juillet 1936, un commando de la « La phalange » (parti inspiré par le fascisme italien, créé en 1923 par José Antonio Primo de Rivera) assassine José del Castillo, un membre de la garde de sécurité républicaine. Le lendemain 13 juillet, son collègue Luis Cuenca cherche à le venger et ne trouvant pas de phalangiste, tue le député et figure montante de la mouvance radicale anti-républicaine, José Calvo Sotelo. Le 17, le général Francisco Franco, se soulève dans les Canaries . Sur le continent, le soir même, des mobilisations pro-républicaines massives ont lieu, notamment en Catalogne, à Madrid, dans les Asturies avec, cette fois, des connotations militaires. Les divers groupes ou mouvements républicains commencent à constituer des milices armées et ce d’autant plus que l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie s’impliquent, dès le départ, directement et matériellement dans la guerre. Ce sont les Allemands qui, 10 jours après le « pronunciamiento » vont transporter, avec leurs avions Junker 52, les troupes franquistes (essentiellement des Marocains) pour entrer sur le territoire de l'Espagne continentale. Avec leur puissance aérienne, la Légion Condor, leurs bombardiers de pointe (les Heinkel He 51, Messerschmitt Bf 109 ou Junkers Ju 87 Stuka), ils ont la maîtrise du ciel et jouent un rôle déterminant dans les bombardements des positions républicaines, notamment dans les batailles décisives de l’Èbre et de Teruel ou celle, finale, de Madrid.
La participation italienne fut plus terrestre, mais aussi déterminante. Presque 80.000 combattants, des avions et chars de combat et une aide financière équivalent à 355 millions de dollars de l’époque (environ 8,5 milliards aujourd’hui), en plus du matériel militaire. De son côté, l’Union soviétique, constatant qu'en août 1936, la France et le Royaume-Uni optent, lâchement et hypocritement, pour la « non intervention » dans la guerre (tout en sachant parfaitement que Mussolini et Hitler intervenaient brutalement), décide de venir en aide à la République avec du matériel de guerre (chars, avions) et des conseillers militaires[1].
Mais l’interventionnisme n’était pas seulement le fait des États. L’indignation face à l’intervention nazie-fasciste suscite spontanément un élan de solidarité qui se traduit par la constitution des Brigades internationales. Des citoyens du monde entier (plus de 50 pays, plus de 50.000 personnes) s’enrôlent, dont environ 2.000 belges parmi lesquels de très nombreux communistes, tels Albert De Coninck, Marcel Baiwir, Michel Vanderborght, le célèbre poète Achille Chavée et Raoul Baligand, futur commandant des Partisans armés pendant l’occupation.
... et les divergences idéologiques et ???
L’heure de l’affrontement arrive et les sensibilités et divergences présentes notamment dans la gauche radicale ne font que s’accentuer, avec deux protagonistes majeurs, le Parti communiste et le Parti ouvrier POUM, ce dernier sous forte influence trotskiste ; un de ses fondateurs, Andreu Nin fut très proche de Trotski avant de se distancer de lui sur quelques questions tactiques. L’essentiel de leur divergence concernait la nature même des objectifs politiques de la lutte et sa traduction dans la lutte contre l’agression fasciste. Pour les communistes, la priorité était de « gagner la guerre », c’est-à-dire, de chercher l’unité sociale et politique antifasciste la plus large pour résister à l’énorme puissance militaire de l’ennemi. En d’autres termes, ne pas épouvanter la petite bourgeoisie, le paysannat, les croyants catholiques. Pour le POUM, la priorité était au contraire de « gagner la révolution », c’est-à-dire d’approfondir la lutte de classes, de radicaliser encore les luttes et les mesures sociales, de manière à ce que les travailleurs puissent prendre conscience de leur identité de classe et devenir miliciens.
Sur le plan militaire, les premiers prônaient l’unité militaire stricte et disciplinée, incluant l’incorporation des officiers qui avaient quitté l’armée franquiste pour soutenir la République. C’était l’unique façon, selon eux, de faire face à l’armée franquiste, rigoureusement unie, elle. Une position totalement opposée à celle du POUM qui soutenait l’autonomie militaire des divers partis et groupes ; lorsque pressés par d’autres forces, le POUM accepte l’idée de s’intégrer dans l’armée républicaine, il exige l’égalité totale parmi les membres (aucune différence dans les soldes, pas de salutation au supérieur etc.). Le contraste est encore plus fort en ce qui concerne le rapport avec l’Église catholique ; conscients qu’elle est, depuis toujours, le pilier de l’ordre social injuste, nombre de militants du POUM et surtout des anarchistes s’en prennent non seulement aux bâtiments religieux mais aux prêtres[2]. On estime qu’environ 7.000 membres de l’église (évêques, prêtres, moines et religieuses) furent éliminés.[3]
Le témoignage de l’écrivain Georges Orwell, membre du POUM, et figure célèbre de la gauche anticommuniste, est édifiant. Très mécontent parce que des journaux pro-républicains affirmaient, que si des églises sont attaquées en Espagne c’est parce qu’elles « servaient de forteresse aux fascistes », Orwell se fâche et, dans son livre Hommage à la Catalogne, qualifie cette interprétation édulcorée des faits de « mensonges pitoyables ». Non, réplique Orwell (page 241), « elles furent saccagées partout, parce qu’on avait bien compris qu’elles faisaient partie de la combine capitaliste ». Quelques pages après, Orwell fait un témoignage, ou aveu, qui résume bien la réalité des faits dans la complexité de cette guerre. Il nous livre ainsi son opinion : « … les communistes – du moins à ce qu’il me semblait – poursuivaient la guerre tandis que nous et les anarchistes, n’agissions guère (…) Ils étaient les seuls à paraître capables de gagner la guerre. Les armes russes et la magnifique défense de Madrid par des troupes presque toutes sous contrôle communiste, avaient fait d’eux les héros de l’Espagne[4]. » C’est peut-être ce qui explique que le PCE, en contraste avec les autres forces de la gauche, augmente le nombre de ses membres de huit cents en 1935, à environ deux cent mille en 1939.
[1] En septembre 1936, les troupes franquistes se trouvaient à presque 100 km de Madrid et la question de la sécurité des réserves d’or espagnol (510 tonnes) se pose. Au départ, on songeait à leur transfert vers la France mais la confiance dans le gouvernement Blum s’étiole lorsqu’il refuse de fournir des armes. C’est alors que l’or part à Moscou où il est converti en devises (387,5 millions de dollars US). De ce montant, l’URSS garde 131,5 millions et transfère 256 millions à la banque Eurobank à Paris, pour continuer le soutien à la République. Par après, l’URSS ouvre un crédit de 85 millions de dollars US dont la République n’a remboursé que 35. Les médias évitent ces « détails » pour ne parler que du départ de l’or d’Espagne vers Moscou.
[2] Il faut noter que le POUM n’a jamais appelé à liquider les religieux.
[3] Côté fasciste, la répression prenait parfois un caractère bestial ; en particulier lorsqu’elle ciblait les femmes communistes, (doublement punies parce que « rouges » et « libérées »). Pour les humilier avant de les fusiller, on leur appliquait le ‘châtiment de l’huile de ricin’ provoquant de violentes diarrhées, avant de les tondre et de les faire marcher nues dans les rues. https://www.publico.es/espana/purgas-ricino.html
[4] George Orwell, Hommage à la Catalogne, Éditions Ivrea, Paris, 1982, page 252.