Luttes paysannes en Inde

Marlène Wydouw, le .

La république d’Inde, née en 1947, est une fédération d'États possédant chacun leur propre gouvernement, le gouvernement central étant situé dans la capitale, Delhi. Dès l’indépendance vis à vis du Gouvernement britannique, le premier objectif poursuivi par le parti du Congrès, vainqueur des premières élections, fut de mettre en place une politique de discrimination positive combattant les inégalités inhérentes à l’ancien système de castes, (renforcé lors des recensements organisés par la Compagnie britannique des Indes Orientales).

Au début de l’Indépendance, la combinaison du demi-servage et de grandes propriétés avec structures agricoles traditionnelles ne permettaient pas d’assurer à tous la sécurité alimentaire. L’Inde a alors eu recours à une aide alimentaire américaine.Indira Gandhi décida de s’en dégager, dans les années 60, en opérant dans son pays une« révolution verte » afin de répondre aux besoins d’une population en pleine croissance démographique et d’assurer au pays son indépendance alimentaire.

De très bons résultats furent atteints dans certaines régions privilégiées comme le Punjab et le Pradesh, proches des fleuves himalayens, des effets plus médiocres dans des régions moins bien situées, et une évolution défavorable en beaucoup d’endroits victimes de la sècheresse due aux problèmes climatiques et à l’utilisation massive des pesticides. Malgré tout, l'Inde où l’agriculture représente 15% de l’économie et emploie la moitié de la population est exportatrice de produits agricoles tandis que l’alimentation correcte reste inaccessible aux plus démunis, malgré la création en 2013 d’un « Food Security Act »[i]

Depuis quelque temps, l'actuel premier ministre Modi, du parti nationaliste hindou, a conçu un projet d’ouverture capitaliste. Alors que,dans les années 50 des lois avaient été votées pour protéger les agriculteurs en leur assurant un prix de soutien minimal (PSM) pour certaines denrées, Modi envisage de s’ouvrir davantage au libre marché, aux entreprises capitalistes et à la concurrence. Beaucoup de petits agriculteurs craignent la perte du PSM, la libéralisation des marchés et la concurrence des grosses entreprises agricoles les contraignant à brader leur propre production à très bas prix. Ils sont déjà nombreux à être accablés par le surendettement et beaucoup ont été acculés au suicide ces dernières années. On comprend donc la raison et l’ampleur des mouvements syndicaux d’agriculteurs qui ont manifesté durant deux mois contre ces projets de lois. Leurs gigantesques manifestations dans tout le pays ont reçu le soutien des étudiants et des travailleurs d’autres secteurs d’activité, des grèves ont été organisées dans la fonction publique, l'électricité....

Hélas, le gouvernement a utilisé la force pour répondre à la colère des agriculteurs. Le 26 janvier, « Republic Day », lors de la « Mammoth tractor parade » organisée par l’Union des syndicats, un manifestant a été tué et de nombreux autres blessés. La police a accusé trente-sept dirigeants syndicaux de tentative de meurtre, d’émeutes, de conspiration et des journalistes et un écrivain, membre du parti du Congrès, d’appel à la violence via les réseaux sociaux(3). Dans un communiqué , le Parti communiste a réfuté ces accusations parlant de provocateurs favorables au parti nationaliste au pouvoir.

Suite aux 49 jours de colère du monde agricole, une action en justice, contestant les nouvelles réformes agraires, a amené la cour suprême, le 12 janvier, à en suspendre l’application. Cependant, il ne s’agirait là que d’un faux espoir, sans modification législative réelle. Le gouvernement a cependant rédigé une assurance écrite sur le maintien du prix minimum de soutien (MSP), la révision de gestion des mandis (marchés) et a promis d’assurer des conditions de concurrence équitables entre agriculteurs et sociétés agricoles. Entretemps, un projet de budget pour 2021 -2022 a été développé et celui-ci ne contient aucune mesure de soutien aux agriculteurs.

Les mouvements sociaux en Inde sont souvent minimisés et peu visibles dans une presse « ... harcelée par le pouvoir. Toute critique étant systématiquement assimilée à un acte séditieux ». Mais ce mouvement des agriculteurs est appuyé par les partis de gauche (dont le parti communiste-CPI) unis dans un Left front party. Nous ne pouvons que soutenir les objectifs poursuivis par le front: la défense des citoyens et une réponse utile aux problèmes climatiques. Les communistes sont présents par des communiqués critiquant la politique gouvernementale, ils étaient aussi présents pour soutenir les habitants touchés par le récent séisme dû à l’effondrement d’un glacier dans l’Himalaya.

Marlène Wydouw

 


[i] Géopolitique de l’Agriculture -40 fiches illustrées pour comprendre le monde. Sébastien Abis et Pierre Blanc - Éditions Eyrolles - pages 126-129. Sinon, on trouve d'excellents analyses dans la dernière édition du Monde Diplomatique (février 2021) et, antre autres, dans le site Le Grand Soir (www.legrandsoir.info)

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