Le « terruqueo » comme mode de gestion des conflits
Dans les décennies 1980-1990, le Pérou fut le théâtre d’un sanglant conflit armé, animé par des organisations révolutionnaires, qualifiées de terroristes. Héritage de ces confrontations, la notion de terrorisme (« terruqueo » en péruvien) est habilement utilisée aujourd’hui par le pouvoir et des intérêts privés liés à l’exploitation des richesses naturelles du pays, pour délégitimer les contestations ou revendications des communautés vivant près de ces sites d'exploitation. Nous commentons ici trois cas typiques de ces pratiques.
Les grands conflits socio-environnementaux qui ont marqué le Pérou au début du XXIᵉ siècle – Tambogrande, Bagua et Tía María – ne sont pas seulement des épisodes isolés de la vie politique nationale. Ils constituent des points d’observation privilégiés pour comprendre la manière dont l’État péruvien articule démocratie, développement et sécurité dans le contexte de l’expansion extractive.
Les slogans qui ont accompagné ces mobilisations parlaient d’agriculture, d’eau, de territoire, de consultation et de formes de vie. Aucun ne faisait référence au terrorisme. Pourtant, avec le temps, ces revendications ont été progressivement interprétées à travers un langage de sécurité, jusqu’à permettre la réactivation de catégories associées au conflit armé interne pour qualifier des acteurs engagés dans des formes de protestation démocratique.
Tambogrande occupe une place singulière dans cette histoire. Situé dans une des principales vallées productrices de citrons et de mangues du pays, le district n’était ni marginal ni marqué par une économie de subsistance. La proposition d’installer une mine à ciel ouvert au cœur du territoire ne signifiait pas simplement l’ajout d’une nouvelle activité économique, mais la transformation profonde d’un espace construit autour de l’eau, du travail agricole et de réseaux sociaux consolidés. Face à un projet présenté par l’entreprise et le gouvernement comme synonyme de modernisation et de développement, la population ne se limita pas à la confrontation directe. Elle inventa un mécanisme démocratique là où le format institutionnel ne le prévoyait pas : une consultation vicinale, organisée en 2002, qui permit de rendre visible une volonté collective et de produire une légitimité fondée sur la délibération et la participation.
La construction d’un avis collectif
Cette consultation, largement majoritaire contre le projet minier, remplit plusieurs fonctions. Elle transforma une somme de positions individuelles en sujet politique capable d’exprimer une décision partagée sur le futur du territoire. Elle produisit une forme de légitimité démocratique qui ne reposait pas sur la reconnaissance juridique, mais sur le processus même d’organisation et de participation. Enfin, elle révéla une des limites centrales de la démocratie péruvienne : même lorsque les communautés utilisent tous les mécanismes disponibles – et en créent de nouveaux – pour décider du futur de leur territoire, cette décision ne produit pas nécessairement d’effets sur les politiques de l’État.
Tambogrande montra ainsi que les conflits extractifs ne se réduisent pas à une opposition entre agriculture et industrie minière, mais qu’ils mettent en jeu deux conceptions de la démocratie : l’une qui reconnaît la capacité des populations à décider de leur territoire, l’autre qui réserve les décisions stratégiques à des instances centralisées, étroitement articulées au modèle économique dominant.
Bagua représente un changement d’échelle et de registre. Ici, ce ne sont pas seulement les habitants d’un district agricole qui contestent un projet spécifique, mais des organisations indigènes amazoniques qui s’opposent à un ensemble de décrets législatifs modifiant le régime d’accès et d’usage des territoires. Ces normes, adoptées dans le cadre de la mise en œuvre d’un traité de libre-échange, furent dénoncées comme contraires au droit à la consultation préalable reconnu par le droit international. Le conflit ne portait donc pas uniquement sur le contenu technique des décrets, mais sur la question de savoir qui a autorité pour décider du futur de vastes régions considérées stratégiques pour l’expansion des économies extractives.
La réponse de l’État face à cette mobilisation révéla une transformation importante dans la manière de gérer le conflit. Plutôt que de privilégier la négociation politique et la reconnaissance des droits, le gouvernement recourut à des instruments d’exception : états d’urgence, renforcement de la présence policière et militaire, opérations de contrôle territorial.
Le 5 juin 2009, l’ordre de dégager la « Curva del Diablo » transforma une controverse politique en opération de sécurité. Le bilan humain, dramatique, marqua l’un des moments les plus graves de la démocratie péruvienne récente.
Bagua montra le coût de la substitution du dialogue par la coercition et révéla la consolidation d’un mode d’une façon de gouverner où les conflits liés à l’expansion extractive sont administrés comme des problèmes d’ordre public plutôt que comme des controverses socio-politiques.
La coercition comme seule réponse
Avec Tía María, la transformation franchit un seuil supplémentaire. Dans la vallée de Tambo, les agriculteurs organisés autour de la défense de l’eau et de la continuité de l’économie agricole ne furent pas seulement décrits comme des opposants au projet minier. Ils furent qualifiés de « terroristes anti-mines », d'« ennemis du développement », et leur contestation fut interprétée comme une menace pour la sécurité. Le langage du terrorisme, qui semblait appartenir au passé du conflit armé interne, fut réactivé dans un contexte de conflit socio-environnemental. Le terruqueo – l’accusation de proximité ou d’affinité avec le terrorisme – devint une technique politique permettant de transformer des opposants en ennemis, de justifier la coercition et de réduire les marges de la délibération démocratique.
Pour comprendre cette persistance du terruqueo, il ne suffit pas de l’inscrire dans la mémoire de la guerre interne. Il faut le situer dans une histoire plus longue de classification politique et raciale qui, depuis la période coloniale, délimite qui peut être reconnu comme interlocuteur légitime et qui peut être converti en ennemi. Les catégories changent au fil du temps – « indio-rebelle », « subversif », « terroriste » –, mais la logique demeure : certains groupes, en particulier les populations indigènes et paysannes, sont plus facilement associés à la menace et à la violence.
La démocratie péruvienne se construit ainsi sur une base inégalitaire où tous les sujets politiques ne disposent pas des mêmes possibilités de reconnaissance.
Instrumentaliser le passé pour mieux réprimer
La mémoire de la pacification des années 1990 joue également un rôle central. La défaite de la subversion fut présentée comme indissociable de l’implantation du modèle économique néolibéral, produisant un récit où la sécurité et le culte du marché apparaissent comme deux faces d’un supposé destin national. La transition démocratique n’a pas entièrement démantelé les dispositifs juridiques et symboliques de la période autoritaire. Elle a laissé disponibles des instruments d’exception et un langage de suspicion extrême qui peuvent être réactivés lorsque des conflits territoriaux mettent en question les priorités économiques de l’État.
Dans ce contexte, l’essor du super-cycle des matières premières et la centralité des économies extractives ont offert un terrain propice à la reconfiguration du « terruqueo » comme outil de gouvernabilité.
À l’échelle internationale, la période post 11 septembre a renforcé la légitimité des politiques de sécurité dans la gestion des territoires et des ressources stratégiques. Le Pérou s’inscrit dans cette dynamique en articulant extractivisme et sécurisation à outrance. Les dispositifs de contrôle – états d’urgence, criminalisation de la protestation, présence militaire – se combinent à un discours qui transforme les contestataires en ennemis internes. Le « terruqueo » n’élimine pas les conflits ; il les reconfigure en problèmes de sécurité, permettant à l’État de gouverner des controverses politiques comme s’il s’agissait de menaces à neutraliser.
Interroger ce processus conduit à questionner les limites de la démocratie péruvienne. Lorsque la contestation territoriale peut être convertie en menace, la participation cesse d’être un droit pleinement reconnu et devient une pratique toujours susceptible d’être disqualifiée.
Le « terruqueo » révèle une démocratie qui, pour préserver un modèle de développement fondé sur l’extractivisme, conserve la capacité de produire des ennemis internes. La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi le terruqueo a survécu à la fin de la guerre interne, mais de comprendre pourquoi une démocratie continue d’avoir besoin de fabriquer des ennemis pour faire face aux conflits qu’elle engendre elle-même.