André Flahaut : « Ma révolte au quotidien porte sur l'indifférence qui s'installe »

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Personnalité politique ayant occupé le poste de ministre fédéral de la Défense le plus longtemps dans l’histoire belge, André Flahaut, qui fut également Président du parlement fédéral belge, a eu à gérer le rôle de notre armée dans des conflits militaires depuis les guerres yougoslaves en 1999, jusqu’à celle du Tchad en 2007, en passant par l’Irak (2003), l’Afghanistan (2005) et la Lybie (2006). C’est donc bien sa très riche expérience de la chose diplomatique et militaire pendant ces huit années en poste, associée à ses convictions civiques, qui expliquent la singularité de ses positions dans les débats géopolitiques actuels. Elles se détachent, en effet, de ce concert, si répandu et si sonore, occupé à militariser les budgets et, plus grave encore, les esprits, au seul bénéfice des dividendes des industriels de l’armement. Notre journal se réjouit de lui ouvrir ses pages.

Le Drapeau rouge. – Les États-Unis séquestrent le président Maduro, annoncent vouloir s'approprier le Groenland, s’apprêtent à asphyxier littéralement Cuba, bombardent l’Iran avec Israël, le tout sous l'œil impuissant des Nations Unies. Peut-on, à votre avis, encore croire dans un quelconque avenir pour le droit international public ?

André Flahaut. - C'est vrai que le droit international est aujourd'hui malmené et ce dans très nombreux endroits, mais ce n'est pas parce qu'il est malmené qu'on doit abandonner les efforts pour le remettre vraiment au premier plan, au niveau des États et des organisations internationales. Nous devons condamner avec sévérité toutes les dérives auxquelles on a assisté. On ne peut pas avoir des approches différenciées selon les interlocuteurs : on ne peut pas se montrer d'une sévérité extrême à l'égard de la Russie et passer sous silence le comportement d’Israël envers les palestiniens ; le faire n’a rien à voir avec l'antisémitisme.

Cela dit, le plus problématique, si l'on veut remettre le droit international au premier plan, c'est qu'il faut revoir la structure des Nations Unies, pour que les parties du monde, aujourd'hui exclues du Conseil de sécurité, puissent y être associées avec le même pouvoir de délibération que les autres. On a récemment concédé deux sièges d'observateurs aux pays africains au Conseil de sécurité : ils sont là, mais ils ne peuvent pas réellement intervenir et n'ont certainement pas le droit de veto.

Il est tout aussi évident qu'on ne peut pas, d'un côté, exiger le respect de l'intégrité territoriale et, de l'autre, dire qu'on va s'approprier tel ou tel territoire parce que c'est intéressant économiquement ou géopolitiquement. C'est précisément cette logique du « deux poids, deux mesures » qui vide le droit international de sa crédibilité : tant qu'on appliquera une sévérité à géométrie variable selon que l'agresseur est un allié ou un adversaire, on ne pourra pas exiger des États qu'ils s'y conforment de bonne foi.

Le D.R. – La nature impérialiste de la politique internationale étatsunienne, ne date pas de l'actuelle administration. La nouveauté apportée par cette dernière, est leur totale imprévisibilité ; on le voit maintenant dans le dossier iranien. Cette « innovation » n'est-elle pas, en soi, une menace supplémentaire pour la paix ?

A.F. - La réponse est oui. Ce caractère imprévisible, ce changement d'attitude permanent – tantôt un cessez-le-feu, tantôt pas de cessez-le-feu – fait que toutes ces situations d'instabilité menacent la paix et remettent en question des équilibres parfois fragiles, obtenus au terme de très longues négociations entre des acteurs qui recherchaient la paix plutôt que de mettre en avant leurs intérêts financiers et économiques au détriment d'autres populations. Il faut revenir à des discussions équilibrées entre États souverains, et cette souveraineté doit être respectée de la même façon pour les pays africains, les pays de l'Est ou tout autre pays du monde : il n'y a pas deux types de souveraineté, il n'y en a qu'un seul.

Les négociations doivent se faire sur une base équilibrée, et non sur la base du plus fort qui dicte au plus faible ce qu'il veut. Il faut sortir de cette politique où l'on frappe d'abord et l'on négocie ensuite, car ce mode de fonctionnement détruit la confiance que des années de diplomatie patiente avaient pu construire, et il rend chaque accord suspect d'être révisé au gré d'un revirement d'humeur.

Le D.R. – Facteur supplémentaire d'inquiétude, nous assistons à l'affaiblissement croissant du rôle des Nations Unies dans la gestion des crises internationales. Sommes-nous devant un processus irréversible ? Comment le contrer ?

A.F. - Je crois que ce processus est dangereusement engagé, mais il n'est pas forcément irréversible. Il faut espérer un sursaut de bon sens et de raison chez les principaux dirigeants du monde. Il y a beaucoup de réunions internationales qui devraient déboucher sur des actes concrets de solidarité et de recherche de la paix, plutôt que sur des longues délibérations qui souvent ne veulent rien dire et sont difficilement applicables. Il faut aussi mieux intégrer, dans la révision de la construction de l'ONU, tous les pays qui ne sont aujourd'hui pas suffisamment intégrés ni respectés dans le fonctionnement de la politique internationale – à commencer par le continent africain, qu'il faut cesser de considérer comme un espace où l'on peut entrer, se servir, exploiter les richesses, puis repartir en laissant les populations à leur sort. Il en va de même pour l'Amérique latine, trop souvent maltraitée au gré des présidents américains successifs. Il faut, plus largement, travailler avec tous ces pays écartés des institutions internationales et continuer à soutenir les démarches, y compris individuelles, qui ont permis au Congo et au continent africain de retrouver une place plus respectée au sein de l'ONU – la présidence de l'Assemblée générale revenant d'ailleurs au Congo pour l'année à venir.

Le D.R. – De son côté, l'OTAN, non seulement se renforce mais s'attribue des fonctions qui dépassent ses attributions normales. C'est pratiquement elle qui impose à ses pays membres d'accorder 5 % de leur PIB aux dépenses militaires. Une ONU affaiblie, une OTAN renforcée, sont-ce les indices d'une évolution dangereuse ?

A.F. - Il faut aussi intégrer dans cette réflexion l'émergence des BRICS, qui met en évidence le rôle significatif dans la scène internationale, de ce groupement dont l’importance en termes de population et poids économique est considérable. Concernant l'OTAN, il y a effectivement des dérives : présentée à l'origine comme un organisation de défense, elle est désormais, poussée notamment par les États-Unis, en train de devenir un instrument non plus de défense mais un instrument à vocation offensive. Heureusement, certains articles prévoient que l'engagement des pays de l'OTAN doit être couvert par des décisions des Nations Unies, et que, pour certains pays, comme la Belgique, l'accord des gouvernements nationaux est requis. C'est ce qui a conduit la Belgique, en 2003, à refuser de participer à la guerre en Irak. La même question se pose aujourd'hui avec la guerre contre l’Iran. Une guerre qui n’est pas la nôtre car déclenchée par les États-Unis, sans consultation aucune, sur les conseils d'Israël, pour régler des problèmes régionaux anciens.

L'OTAN doit rester dans le rôle qui est le sien à la base, et ne peut devenir l'instrument de certains de ses membres. Notre faiblesse, au niveau européen, c'est notre incapacité, depuis de nombreuses années, à construire une réelle défense européenne fondée non sur une juxtaposition de dépenses militaires toujours croissantes, mais sur un raisonnement intelligent : dépenser peut-être pas plus, mais dépenser mieux, en jouant sur l'interopérabilité et l'unité de commandement, avec la conviction première que la défense doit d'abord être un instrument de paix et non de guerre.

La Belgique dépense aujourd'hui énormément, sans toujours se concerter avec ses voisins ni être sûre que le matériel acheté servira un jour. On ne peut pas dépenser autant pour la défense et imposer dans le même temps des sacrifices à la population en matière d'emploi, de chômage, de sécurité sociale, de culture et d'éducation : ce déséquilibre est dangereux, et il ne suffit pas d'invoquer l'urgence sécuritaire pour le justifier indéfiniment.

Le D.R. – D’un autre côté, l'Union européenne, dont l'acte de naissance, sa raison d'être, sont intimement liés à la lutte pour la paix, s'est dotée d'un commissariat à la Défense non prévu dans ses statuts, et développe des projets de nature militaire chaque fois plus agressifs et assez convergents avec ceux de l'Alliance atlantique. Comment alors envisager une politique européenne de défense autonome ?

A.F. - Les élargissements successifs de l'Europe ont été décidés essentiellement pour des motivations économiques et financières, et non sur la base des idées fondatrices de l'Europe, qui étaient aussi des idées d'humanité et de solidarité. On parle beaucoup aujourd'hui d'Europe de la défense, mais les choix d'équipement le montrent bien : il y a eu un combat pour acheter des avions de transport européens, les A400M, plutôt que d'autres options, et la Belgique n'était pas, à l'époque, inscrite dans le programme des F-35. On s'est finalement précipité vers ces F-35, en partie pour leur capacité de porter des charges nucléaires, en ignorant la dépendance créée vis-à-vis de la chaîne de commandement américaine : les États-Unis restent en définitive maîtres du matériel que nous leur achetons.

Et on achète massivement, mais pas européen ; le projet SCAF a été arrêté récemment, faute d'entente entre industriels allemands et français. Il faudra, à un moment donné, faire exister une forme de défense européenne, avec des pays volontaires, non pas dans un esprit d'acheter plus, mais d'acheter mieux, en mutualisant les moyens et en garantissant l'interopérabilité – par exemple en évitant la juxtaposition de structures logistiques ou médicales nationales.

Si l'on avait créé, comme cela avait été recommandé il y a des années, une académie européenne de défense, on aurait assuré une formation commune des officiers et sous-officiers, et l'on aurait pu converger vers une défense européenne bien pensée. On a préféré rester divisé, en se reposant sur l'OTAN : un conseil des ministres de la Défense européens vient seulement de se créer, alors que ces ministres dépendaient auparavant du conseil des Affaires étrangères, l'OTAN imposant que les Américains soient associés à toute réunion spécifiquement européenne.

On a ainsi accepté de vivre dans une forme de dépendance de fait, où toute initiative un peu différente de la ligne définie outre-Atlantique est perçue comme une désolidarisation — au point que, lorsque la Belgique avait refusé de participer à la guerre en Irak, certains avaient menacé de déplacer le siège de l'OTAN, une menace qui s'est révélée sans fondement puisque les dossiers de construction du nouveau siège, à Bruxelles, étaient déjà signés.

Le D.R. – Dans ce cadre, ce sont toujours les mêmes victimes qui souffrent, en commençant par les palestiniens, cibles de la politique génocidaire d’Israël ; le Sud global pénalisé par les conséquences des conflits et la jeunesse, appelée à se militariser sans tarder dans le cadre de campagnes anxiogènes particulièrement malsaines. N'est-il pas grand temps de relancer le mouvement de la paix ?

A.F. - Ma révolte au quotidien porte sur l'indifférence qui s'installe de plus en plus pour certains conflits : on hésite, par prudence ou je ne sais quoi, à poser les vrais termes sur ce qui se passe en Palestine. C'est un génocide, mais il a fallu du temps pour qu'on le reconnaisse comme tel. Il y a aussi ce qui se passe à l'est du Congo et dans d'autres pays d'Afrique, ainsi que l'émergence de l'extrême droite dans plusieurs pays – un mouvement de balancier qu'on retrouve aujourd'hui, comme en Argentine. Ce sont toujours les peuples qui souffrent de ces politiques. Il est donc grand temps de relancer le mouvement de la paix. Sur le rôle des médias dans cette militarisation anxiogène : on est revenu à une politique où le mensonge est mis en avant, comme lors de la guerre en Irak, où l'on présentait de fausses preuves de présence d'armes de destruction massive.

On fait peur aux gens, on diffuse parfois des images totalement tronquées, et l'on affirme des certitudes binaires – les bons et les méchants – depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, malgré la création d'institutions internationales. Dire que la Russie est venue aux portes de l'OTAN est un mensonge : c'est l'inverse qui s'est produit, l'OTAN étant allée aux portes de la Russie par des élargissements successifs, dont la principale motivation, chez les pays candidats, était systématiquement l'OTAN avant l'Europe. Nous constatons qu’il manque aujourd'hui une véritable éducation citoyenne : les gens tombent dans la pensée facile, relayée par une presse en grande partie orientée à l'extrême droite. On pense, sans s'y attarder davantage, à la mainmise de certains grands groupes médiatiques en France comme en Belgique, qui présentent de façon déséquilibrée les victimes de la guerre, qu'il s'agisse de la Palestine ou d'ailleurs.

Il faut rappeler la réalité et l'histoire, et se rappeler qu'aucune religion n'ordonne de tuer : ce sont des dérives religieuses, qui existent dans toutes les confessions. Il subsiste une forme de culture du « bon blanc » qui impose sa vue à tout le monde, et qui se traduit aujourd'hui par un néocolonialisme et un racisme qui s'installent dans nos sociétés, visibles par exemple dans le nouveau pacte sur la migration, lequel renvoie des personnes vers des pays qui ne sont même pas les leurs, quitte à aller les rechercher plus tard lorsque nos économies en auront besoin.

Cela nourrit un rejet du politique, dans un contexte où il faudrait construire des ponts plutôt que des murs. On voit heureusement des jeunes se mobiliser, ainsi que des enseignants, des directeurs d'école et des parents, dans un phénomène qui rappelle celui des Gilets jaunes : c'est le signe d'un malaise et d'une rupture entre la population et des dirigeants qui gouvernent sur fond de discours d'austérité permanente, alors qu'on n'a pas oublié ce qu'on a fait subir à la Grèce en son temps, jetée dans la pauvreté par des mesures dépourvues de tout sens de l'humain. Il faut, quelque part, faire revenir l'humain au centre de ces choix politiques, et rester attentif à la façon dont les médias traditionnels comme les réseaux sociaux, en quelques mots, façonnent la mentalité des gens. Un épisode récent, où l'attention médiatique a été détournée, illustre bien ce mécanisme. Il s’agissait d’un drone égaré qui avait touché un immeuble en Roumanie et qui fut présenté comme une attaque meurtrière venant de la Russie.

Le D.R. – En 2003, la Belgique, aux côtés de la France et de l'Allemagne, avait osé s'opposer à l'agression contre l'Irak. Aujourd'hui, elle soutient explicitement les bombardements israélo-étatsuniens sur l'Iran, les déclarant justifiés. En même temps, elle s'incline devant les diktats de l'OTAN pour augmenter très sensiblement ses dépenses militaires. Quel regard portez-vous sur l'évolution de la politique extérieure belge ?

A.F. - Le contexte d'aujourd'hui n'est pas celui de 2003 : à l'époque, la Belgique s'était opposée à la guerre en Irak aux côtés de la France, de l'Allemagne et du Luxembourg, faute de couverture par une décision des Nations Unies, et en vertu de la nécessité d'un accord du Parlement belge. Même nécessité en Allemagne où un accord parlementaire restait requis pour engager des troupes. Cette règle parlementaire mérite d'être rappelée aujourd'hui : on parle d'envoyer des frégates ou des dragueurs de mines en les qualifiant tour à tour de défensifs ou d'offensifs, et le Parlement se trouve un peu mis de côté au nom de l'urgence.

Cela dit, sur le fond, je trouve votre formulation de la question sévère, car la diplomatie belge n’a pas été aussi docile. Il y a eu, notamment de la part du ministre des Affaires étrangères, des positions très critiques à l'égard du gouvernement israélien, qu'il faut bien distinguer du peuple israélien – critiquer ce gouvernement, clairement identifié comme fasciste dans ses dérives les plus extrêmes, n'est pas de l'antisémitisme.

La guerre contre l'Iran n'était pas notre guerre, et la prudence belge a déplu à l'administration américaine, qui attendait un alignement plus net ; je crois pourtant que cette prudence est une bonne chose, et que les Affaires étrangères belges constituent, à cet égard, un lieu de résistance. Ma conviction est que les États-Unis vont s'enliser en Iran comme ils se sont enlisés au Vietnam, faute de connaître la culture et la force de résistance du pays. Plus largement, je suis d’avis que qu' l’on soit dans la majorité ou dans l'opposition, il faut soutenir toute position du gouvernement belge qui va dans le sens d'une résistance et d'une condamnation des actes commis par des États en rupture avec le droit international.

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