Peter Mertens : « Si Trump disparaît, le système reste »

Actuellement député à la chambre fédérale et secrétaire général du PTB, son baptême dans la vie militante fut la lutte contre le racisme. Plus tard, une fois décroché son diplôme en sociologie et déjà membre du PTB, Peter Mertens s’engage pendant plus d’une année, comme ouvrier industriel ; manière de confronter ses convictions politiques aux réalités concrètes du monde du travail.

C’est peut-être ce goût pour l’analyse du réel, qui l’a conduit à s’engager pour l’aggiornamento de son parti, dont certains estiment que ce fut lui, l’architecte de son nouveau visage
Le DR, se réjouit de lui donner la parole pour discuter de l’actualité internationale. 

 

Le Drapeau Rouge. - On parle beaucoup de la folie de Trump, de ses comportements erratiques. Qu'est-ce qu'il y a, selon vous, derrière ce phénomène ?

Peter Mertens : Il faut distinguer deux choses. Il y a, d’un côté son langage pathétique mais il y a aussi, et c’est l’essentiel, un système qui est derrière. Le rapport de la Conférence de Munich sur la sécurité, publié début 2025, est édifiant : il annonce un monde de plus en plus polarisé, où les richesses seront très concentrées, et le danger mondial croissant. Cette évolution n’est donc pas l’affaire d’un homme mais d’un processus.

Et elle résulte du travail de la ‘Heritage Foundation’, en préparation du second mandat de Trump, après avoir tiré les leçons du premier. Elle proposait le contrôle de tout le système de justice, une profonde réforme fiscale en faveur des plus riches, un gros renforcement de l'ICE, les troupes anti-immigration, et l’attaque frontale contre les syndicats, surtout ceux de l'enseignement.

Si Trump disparaît demain, ce travail reste, ladite fondation aussi. La fascisation préparée par ce projet est là, au-delà de la personnalité de Trump.

Au niveau international, le rapport de la National Security Strategy (NSS) publié en novembre 2025 fixait trois priorités : la Doctrine Monroe pour l'hémisphère occidental, le combat contre la Chine et l'utilisation d'Israël et de l'Europe comme remparts vers, respectivement, le Moyen Orient et l’Asie du Sud-est. Cette stratégie partait du constat que les États-Unis sont en déclin face à la Chine et que, dans tous les scénarios de guerre, les États-Unis perdraient. Il fallait donc concentrer toutes leurs forces sur ce front-là, et arrêter les guerres sans fin. Ce plan est, maintenant, en train de rater complètement, car les USA sont enlisés en Iran et ne savent pas comment s’en sortir.

Le D.R. - : Dans la guerre contre l'Iran, un débat a lieu : qui commande ? qui influence sur qui, Israël ou les États-Unis ? Quid du rôle des lobbies israéliens à Washington ?

P.M. - : En règle générale, Israël est structurellement dépendant des États-Unis. Toutes les livraisons d'armes essentielles, tout le financement de ce génocide, viennent des États-Unis. Le jour où ils décideront d'arrêter leur soutien économique, financier et militaire à Israël, l’existence même de ce dernier, serait en cause.

Cela dit, tous les indices montrent que c'est Israël qui a entraîné les États-Unis dans ce conflit. Netanyahou a convaincu Trump que si l'on décapitait le pouvoir iranien, à la manière vénézuélienne, il y aurait un soulèvement populaire. Rien de tout cela ne s'est passé. Trump réalise maintenant que les USA sont en train de perdre cette guerre avec un associé, Israël, qui joue son propre jeu.

Les lobbies israéliens, sont très puissants aux États-Unis avec grande influence concernant la guerre en cours, mais ce ne sont pas eux à l’origine de la stratégie de priorisation contre la Chine. Dans le cas iranien, ce lobby a pu pousser Trump jusqu’à la faute, à agir contre sa propre stratégie de « no war » ; d’ailleurs cette ‘influence’ risque d’avoir, plus tard, des conséquences pour Israël…

Le D.R. - : Y a-t-il une véritable crise de l'OTAN ? L’Europe est-elle en train de construire une OTAN-bis ?

P.M. - Il y a une crise réelle de l'OTAN et c'est une bonne chose, selon moi. Marc Rutte, son secrétaire général, s’est vu obligé d’avouer que l'OTAN est là pour protéger les intérêts des États-Unis, en clair dévoiement de l’acte de création de l’Alliance.

Mais l'infrastructure de l'OTAN en Europe reste pleinement opérationnelle. Sa base à Ramstein en Allemagne, est la base d’où partent toutes ses frappes contre l'Iran. Sans Ramstein, cette guerre ne pourrait pas, matériellement, être menée. Presque toutes les bases de l'OTAN en Europe sont mobilisées pour cette guerre, sauf celles en Espagne. qui, se refusant à être complice, sauve l’honneur de l’L'Europe.

Sur la question d'une armée européenne, il y a trois débats en cours. D’abord à propos de son rapport à l'OTAN, où la formule retenue est celle d'"aile européenne de l'OTAN", formulation qui satisfait tout le monde. Les Européens diront qu'ils sont plus autonomes, les États-Unis que c'est quand même eux qui contrôleront tout dans le cadre de l'OTAN. Mais sous ce parapluie, la création d’un organisation militaire européenne autonome, est effectivement en discussion.

Ensuite, la relation franco-allemande, où existe une tension de fond. La France a l'arme nucléaire ; c'est son atout central ; mais son économie s’affaiblit sérieusement. L'Allemagne a la puissance économique et vient de lever le frein constitutionnel à l'endettement, pour financer massivement son réarmement. Elle vise désormais une double domination, économique et militaire. D’où que je crois que le danger le plus grave, au niveau de la militarisation européenne, vient d'Allemagne. Mais il n'y aura pas une armée européenne unique et intégrée : il y a 27 armées nationales car les contradictions entre les États membres sont profondes.

Cette ‘armée européenne’ est impérialiste. La liste d'achats du ministre de la Défense Theo Franken, pour 34 milliards €, est éloquente. Il ne s'agit pas de systèmes défensifs mais offensifs, pour participer dans les actions de l'OTAN, pour protéger les intérêts miniers au Sahel, au Congo, etc.  Le narratif pour la justifier, a évolué en 3 étapes : d'abord se protéger contre la Russie, ensuite s'autonomiser des États-Unis, et maintenant, de plus en plus ouvertement, pour construire une Europe impérialiste capable de guerroyer partout. Ce que nous voulons, c'est une défense sur le modèle de l'Autriche ou de l'Irlande : hors de l'OTAN, réellement défensive et non offensive. 

Le D.R. - : Le réarmement allemand, s'inscrit-il dans une continuité historique ? Ne sommes-nous devant un certain revanchisme, notamment vis-à-vis de la Russie ?

P.M. - : Le revanchisme est d'abord économique, et obéit à la logique même du capitalisme. En 1945, après la guerre, les Alliés s'étaient accordés à Yalta sur les "5D" : démocratiser, décentraliser, démilitariser, dénazifier, dé-monopoliser. On savait que le lien entre monopoles industriels, la production d'armes et fascisme avait conduit à la catastrophe. IG Farben a été scindée en trois : Bayer, BASF, Degussa. Mais le capitalisme a besoin de monopolisation et de militarisation et les 5D n'ont pas pu tenir longtemps. La dénazification a réussi en RDA, pas en République fédérale et les monopoles se sont reconstitués assez vite.

Le premier revanchisme économique allemand a eu lieu après la chute du mur de Berlin avec l'élargissement de l'Union européenne : une annexion économique de l'Europe de l'Est, avec des millions de travailleurs dans les sous-traitances automobiles de Volkswagen et d'autres. L'Allemagne a ainsi réalisé son ‘Lebensraum’, non par les armes mais par l'économie. Et dès 2014, avec le Maïdan en Ukraine, l’appétit des industriels allemands s’est aiguisé et la remilitarisation est repartie ; tel qu’elle l’avait fait en 1999 lors de la guerre illégale contre la Yougoslavie.

Aujourd'hui, l'Allemagne prépare la guerre de façon concrète. On parle de 1 000 milliards d'euros. Le plan « Operation Plan Deutschland » vise à préparer le réseau hospitalier, ferroviaire et autoroutier, au transport de son armée et celle de l’OTAN, vers le front de l'Est. Des exercices militaires ont lieu dans les écoles, même pour des enfants de 6 ou 7 ans. Les jeunes ne peuvent plus quitter le pays sans autorisation de l'armée. La militarisation des médias, de la jeunesse est massive et organisée. Et tout cela ne vient pas de l’extrême droite. Ce sont les milliards que Merz destine Rheinmetall, l’industriel de l’armement allemand, dont le chiffre d'affaires a été multiplié par 50 depuis le début de la guerre en Ukraine.

Le D.R. - : Quelle est la logique de Trump en Amérique latine, avec le Venezuela, Cuba ? N'est-ce pas aussi une guerre monétaire, une défense de l’hégémonie du dollar ?

P.M. - : La logique de la NSS est claire : chasser la Chine de l'hémisphère occidental. En l'an 2000, les États-Unis étaient le premier investisseur en Amérique latine, aujourd'hui, c'est la Chine. Les Chinois investissent dans des ports stratégiques et dans des ressources essentielles partout sur le continent. Le pétrole vénézuélien n'est pas son seul objectif ; les USA veulent surtout que les Chinois ne l'obtiennent pas. Même logique pour le pétrole iranien : ils n'en ont pas besoin pour eux-mêmes, mais ils veulent l'interdire à Pékin.

Cuba, c'est différent : il n'y a pas de ressources stratégiques. Cuba c’est l'alphabétisation, les soins de santé gratuits pour tous, la preuve qu'une autre société est possible ; l’exemple à abattre. L'asphyxier comme ils le font, c'est une guerre criminelle et meurtrière. C'est impressionnant de voir comment les Cubains résistent.

Vous avez raison quant à la dimension monétaire, c'est fondamental, et c'est peut-être le talon d'Achille le plus important de l'empire américain. Les États-Unis ont 39 000 milliards de dollars de dettes. C'est grâce au système du dollar, comme monnaie de réserve mondiale, qu'ils peuvent s'endetter indéfiniment et financer leur armée de 800 bases. Quand cet axe tombera, l'empire américain sera fini. La raison pour laquelle Trump s'oppose avec tant de véhémence aux BRICS est monétaire. C'est son vrai cauchemar.

Le D.R. - : Comment expliquer la faiblesse des mobilisations contre cette guerre, comparée aux mobilisations massives contre la guerre en Irak en 2003 ?

P.M. - : Notons d'abord que les populations, en Europe comme aux États-Unis, sont contre cette guerre. Mais la désapprobation et la mobilisation, ce sont deux choses différentes. La question centrale, c'est : est-ce qu'on peut changer quelque chose ? Et là, beaucoup de gens ne le croient plus vraiment.

En 2003, il y avait encore des forces au sein de la bourgeoisie européenne, la France avec Chirac, qui disaient non à la guerre illégale contre l'Irak. Les médias donnaient de la place pour contrer les mensonges officiels. Il y avait un espoir qu'un autre chemin était possible. Aujourd'hui, il y a moins cette idée qu'on peut faire basculer les choses.

Cela dit, il y a des signaux encourageants. En Belgique, deux fois 140 000 personnes dans la rue pour la Palestine. En Allemagne, des grèves scolaires massives contre la militarisation. À Londres, des énormes manifestations, aux Etats-Unis 3 millions de personnes criant : ‘No Kings’. En Italie de grandes mobilisations et les dockers de Gênes qui font grève en soutien à Gaza.

Le défi pour nous, c'est de lier toutes ces luttes : Palestine, Liban, Iran, militarisation de l'économie européenne, questions sociales. Les gens commencent à apercevoir le rapport entre les centaines de milliards déversés dans l'armement, et les coupes dans les hôpitaux, les écoles, les services publics. Nous n'avons pas encore réussi à articuler tout cela. Il faut reconstruire un mouvement de la paix qui soit à la fois anti-impérialiste américain et anti-impérialiste européen, et cette double dimension n'est pas facile à assumer. Beaucoup de gens sont prêts à critiquer Washington, mais pas Bruxelles ou Berlin dans le même cadre d'analyse. Mais les gens commencent à s’interroger : Que se cache derrière ces guerres ? Qui en profite ? C'est une conscience qui n'est pas encore marxiste, loin de là, mais qui est en chemin de s’approfondir.

Le D.R. - : Comment analyser la montée de l'extrême droite en Europe ? Quid des courants obscurantistes au sein des populations migrantes ?

P.M. - : J.D. Vance a montré à Munich en 2025 qu'il soutenait l’extrême droite en Europe. La NSS annonce qu'ils vont soutenir ces forces pour créer une scission dans l'UE. Musk affirme que contre l’argent et l'information, il n'y a aucun pouvoir capable de se défendre. Et par ‘information’, il faut comprendre la manipulation des algorithmes des réseaux sociaux. » Bill White, l'ambassadrice américaine à Bruxelles, soutient le Vlaams Belang. Ils soutiennent Le Pen, l'AFD, Meloni, Ils l'ont dit, écrit, et ils le font. Mais cette montée ne s'explique que par l'ingérence US. Il y a un mécontentement réel des couches populaires contre le statu quo, qui cherche une expression politique. C’est de cette absence que profite l’extrême droite populiste. Et si la gauche ne propose pas une radicalité — ni dogmatique, ni sectaire, mais une radicalité lucide—, ce mécontentement sera capté et instrumentalisé par l'extrême droite.

Il y a aussi une fascisation qui vient d'en haut. On ne peut pas tout attribuer aux seuls partis d'extrême droite. Ce que font Macron, Merz, Starmer, c'est aussi un processus de fascisation par le haut, par les institutions. Les deux processus coexistent et se renforcent mutuellement. Le moment où la grande finance et l'industrie d'armement feront le lien organique avec des partis comme l'AFD, sera un moment de cristallisation que l'histoire a déjà vécu.

Quant aux populations d’immigrées, elles ne sont pas un bloc homogène. Certes, il existe dans leur sein des courants obscurantistes qui y sont présents, avec une histoire précise, qu'il faut connaître et combattre. La réponse, c'est de promouvoir les traditions progressistes issues de ces mêmes sociétés : le panafricanisme, le panarabisme, les nouvelles alliances du Sahel, les figures comme Nasser, ou Ben Barka — et susciter cet intérêt depuis l'intérieur des communautés, pas de l'extérieur comme de donneurs de leçons.

La mobilisation contre la guerre en Palestine a montré quelque chose d'encourageant : des jeunes issus de traditions laïques et ceux issus de traditions religieuses ont marché ensemble. C'est une première étape réelle, quelque chose de nouveau qui s'est construit dans ce mouvement commun.

Le D.R. - : Qu’en est-il de l’actualité des grandes notions comme ‘fascisme' et ‘communisme’ ? Peut-on encore parler du projet communiste aujourd'hui ?

P.M. - : Sur le fascisme : il y a une tendance à nommer "fasciste" tout ce qu'on juge révoltant. C'est trop facile et ça obscurcit l'analyse. La colonisation belge du Congo, les millions de morts — c'était dégueulasse, mais c'était du colonialisme, pas du fascisme. L'impérialisme américain, c'est scandaleux, illégal, mais c'est de l'impérialisme. Chaque réalité mérite son nom exact. Ce flou conceptuel affaiblit notre capacité d'analyse.

Cela dit, il y a bien un processus de fascisation en cours, et il faut le voir de manière rigoureuse. Le fascisme, ce n'est pas d'abord une question morale. Il se fonde sur une base économique : les monopoles et les pouvoirs financiers qui, face à leur déclin relatif, poussent vers plus de guerres, plus de centralisation du pouvoir d'État, plus de répression, plus d'espace à conquérir. Jusqu’à devenir une machine qui a sa logique propre. Et le moment où les forces de Rheinmetall, de la grande finance, font le lien organique avec des partis comme l'AFD, c'est le moment de jonction qui génère le germe fasciste au sens propre.

Quant au communisme : je crois qu'il est urgent de reconstruire le projet socialiste et communiste dans l'imagination collective des travailleurs. Ce matin même, un délégué syndical me disait qu'on est toujours défensifs, toujours en recul, sans jamais avancer. Il faut certes lutter pour chaque école, chaque service public, mais les gens sentent que ce n'est pas suffisant. Il faut une perspective de société libératrice, pas seulement pour défendre ce qui existe.

En ne changeant que des virgules, on ne changera pas le système. Il faut reconstruire une société qui protège le travail et la nature comme sources de richesse, qui donne de la dignité aux travailleurs, qui réimagine collectivement un autre futur. Remettre le projet communiste sur la table, avec toute son histoire complexe et ses leçons à tirer, c'est nécessaire et ce, non pas par nostalgie ou dogmatisme, mais parce que sans cette perspective d'ensemble, la lutte reste défensive et sans horizon. C'est notre rôle, entre autres.

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