Congo : Retour sur les élections

Dans un article paru dans le Drapeau Rouge n°74, nous avions déjà évoqué les différentes étapes des tortueuses élections congolaises. Revenons sur l’une d’entre elles : le fait que la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO en abrégé) a affirmé le 3 janvier 2019 connaître le nom du vainqueur des élections.

De l’impartialité de la CENCO

Cela pose un certain nombre de questions. D’abord, si cela est vrai, comment se fait-il qu’elle soit la première à disposer de résultats globaux ? Elle affirme avoir envoyé 40 000 observateurs à travers l’ensemble du pays. Mais celui-ci compte 80 000 bureaux de vote. C’est alors que Lamuka, la coalition dirigée par Martin Fayulu arrive à la rescousse : elle affirme avoir déployé 40 000 smartphones et 1200 téléphones satellitaires. Ce qui nous mène à une deuxième question : si la CENCO dépend de Lamuka au plan logistique, son impartialité n’est-elle pas à mettre en cause ? Tout cela doit en tout cas nous inciter à un scepticisme raisonnable.

Une autre raison de mettre en cause cette impartialité est l’origine des financements de la Conférence Episcopale pour faire son travail d’observation des élections. Son dirigeant, Donatien Nshole, a reconnu avoir reçu de l’argent d’une série de pays occidentaux, dont la Belgique. Quel est le montant et quels sont les canaux ? Il n’en a pas dit davantage, ce qui devrait renforcer une posture dubitative quant à la pertinence des affirmations de la CENCO. En outre, dans certaines régions du pays, l'administration publique a été détruite durant les années Mobutu. L'Eglise catholique joue un rôle de palliatif. Or sa préférence a été dès le départ dirigée vers Martin Fayulu et rien ne permet d'exclure qu'elle ait utilisé sa position pour inciter nombre de gens à voter pour ce candidat. Nous avons déjà donné dans l’article de mars-avril passé quelques précisions biographiques sur celui-ci, tout particulièrement sur ses liens avec Mobil, puis ExxonMobil, le géant pétrolier US. Un autre fait saillant à noter : Tom Perriello, ancien envoyé spécial des USA dans la région des Grands Lacs et membre du Congrès washingtonien a envoyé le 4 janvier 2019 un tweet. Il y affirmait : « Apprenez le nom Martin Fayulu » et le qualifiait de « réformateur anti-corruption ».

Les raisons d’une attitude négative

La corruption et les inégalités sont de vrais problèmes en RDC. Ils ne seront pris à bras le corps que par une lutte des classes interne à la société congolaise. Enfin, il y a la fraude fiscale, mais les maîtres en la matière sont les géants miniers. Ces derniers, par ailleurs, apprécient peu le nouveau code minier promulgué en mars 20181. Sa dimension fiscale en particulier fait grincer des dents. Il s’agit là d’une des raisons pour lesquelles les milieux dirigeants et les médias occidentaux sont à ce point négatifs avec lui…

Il y en a aussi deux autres : elles se nomment Russie et Chine. Dès 2014, Kabila fils est entré en contact avec Vladimir Poutine via Serguei Ivanov et l’année suivante il avait bénéficié des conseils d’agents du FSB sur des questions de sécurité. En juin 2018, Kinshasa et Moscou ont décidé de concrétiser l’accord de coopération signé en 1999 sous Kabila père : il implique des livraisons de matériel militaire ainsi que la formation de spécialistes congolais par des instructeurs russes. Quant à Pékin, il a investi des milliards dans les mines katangaises. En outre, il a racheté une grande part du géant minier Tenke Fengurume, ce qui lui a donné un accès privilégié au cobalt et au lithium de la RDC. Ces matières premières sont essentielles à la fabrication de batteries électriques2.

Une sorte de sélection artificielle

Bien entendu, Joseph Kabila n'est pas un socialiste, ni un communiste. C'est un bourgeois avec de nets penchants affairistes. Mais le désenchantement de la population porte tant sur les kabilistes que sur l'opposition. Cette dernière est en effet souvent divisée par les querelles d'ego et n'a pas de véritable projet pour le Congo, aspirant surtout à récolter des prébendes. Cela illustre que le problème n'est pas tant Kabila que l'absence d'une vraie "démobutisation" des mœurs. Quant au fait que Kabila est un bourgeois, il doit être recadré. Durant les années de décolonisation, l'Afrique a connu une pléiade de dirigeants idéalistes, enthousiastes et un brin romantiques. Le plus illustre d'entre eux est évidemment Patrice Emery Lumumba. Les puissances occidentales se sont souvent montrées impitoyables à leur égard, leur imposant un destin tragique3. Suite à une sorte de sélection artificielle, on se retrouve maintenant avec des personnages comme Joseph Kabila, qui voient les milieux dirigeants occidentaux et se disent : 'Si eux sont arrivés là où ils sont, pourquoi pas nous ?'.

1. Pour une étude détaillée de celui-ci, voir l’article de Raf Custers sur le site du GRESEA http://www.gresea.be/Congo-les-multinationales-inlassablement-en-opposition
2. Voir l’article de Colette Braeckman repris sur le site du CADTM www.cadtm.org/Russie-et-Chine-au-Congo-RDC 
3. Toute une littérature a étudié le sujet. Ne citons que L’assassinat de Lumumba et L’ascension de Mobutu, de Ludo De Witte ainsi La Françafrique de François-Xavier Verschave.

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