Conflits sociaux dans les maisons de repos

Le secteur des maisons de repos est en pleine mutation au niveau européen où l’on assiste à d’importants regroupements, fusions ou acquisitions. Si la chasse aux parts de marché bat son plein, c’est aussi une autre bataille qui se joue : le bien-être des résidents et usagers comme le respect des droits salariés.

Le désengagement progressif des États dans le domaine de la santé (libéralisation/privatisation du secteur, mais aussi politiques d’austérité budgétaires) favorise l’émergence d’une offre commerciale. En outre, le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques nécessitent l’augmentation de l’offre de structures adaptées. Ces deux tendances combinées font, de la santé en général et de la dépendance1 en particulier, des secteurs à forte croissance pour de nombreuses entreprises.

En Belgique, avec la récente acquisition d’Armonea2 par le groupe Colisée, ce sont 3 des 4 plus grands groupes du secteur des maisons de repos en Europe, tous français, qui s’affrontent : Korian3, ORPEA et Colisée. Dans le domaine, la Belgique est un marché important ; le 5e en termes absolus en Europe. Les opérateurs commerciaux dans leur ensemble y gèrent environ un tiers du nombre des lits disponibles (avec d’importantes disparités régionales : 62,5 % à Bruxelles, 47,5 % en Wallonie et 15,1 % en Flandre), contre environ 30 % pour les opérateurs publics (CPAS) et 37 % pour les opérateurs privés non commerciaux4).

La Belgique compte 143.000 lits en structures spécialisées et, selon une étude, il en faudrait 45.000 de plus en 2030 et 130.000 en 2050. Pour créer ces nouveaux lits, d’importants investissements sont nécessaires. Dans un contexte d’austérité budgétaire, ce sont les opérateurs commerciaux, disposant du capital nécessaire, qui prennent la main.

Si le développement des maisons de repos commerciales fait le bonheur des actionnaires, il en va autrement pour les résidents et les salariés.

En effet, la recherche de profit s’accompagne d’une chasse aux coûts qui impacte largement la qualité des soins (réduction de l’offre de services comme les visites médicales, soins des blessures ou prise de médicaments), l’accompagnement des résidents (ratios de personnel plus faibles) ainsi que les conditions de travail et de salaire dans les établissements ou chez leurs sous-traitants5.

Maisons de repos : foyers de luttes

Ce n’est donc pas étonnant de voir de nombreux travailleurs, principalement des femmes, entamer des actions ou des mouvements de grève. Les mauvaises conditions de travail dans les maisons de repos privées font de ce secteur à bas salaires un foyer de luttes6. Les conflits sociaux y sont souvent durs et longs…

Les revendications des salariés s’articulent en général autour de quatre exigences : les revalorisations salariales, l’augmentation du personnel et des ressources matérielles, la baisse des rythmes de travail ainsi que le respect de la négociation collective et des droits syndicaux des salariés.

De leur côté, les opérateurs privés sont passés maîtres dans les pratiques antisyndicales qui vont du refus du dialogue social aux stratégies antigrèves jusqu’au licenciement de délégués syndicaux ou même l’espionnage de salariés. C’est le cas dans les grands groupes comme Korian ou ORPEA où les organisations syndicales sont particulièrement mal vues.

En Belgique, entre février et mars 2015, plusieurs arrêts de travail ont révélé au grand public une situation dramatique ; « les aides-soignantes sont obligées de faire 16 toilettes en deux heures et demie. Je vous laisse imaginer la cadence. C’est de l’abattage », explique une secrétaire permanente7.

Devant le refus des employeurs de répondre aux demandes syndicales, congés supplémentaires et embauche de nouveau personnel, les travailleurs se lancent dans des arrêts de travail hebdomadaires, surnommés les « jeudis noirs ». Ils seront rapidement rejoints par certains médecins, mais aussi par les résidents et leur famille.

À l’automne 2018, un nouveau conflit oppose les salariés des maisons de repos bruxelloises à la fédération représentant les intérêts des établissements commerciaux (Fermarbel). Les syndicats déposent un préavis de grève couvrant tout le secteur. Il sera finalement levé suite à un accord entre les parties, notamment sur l’octroi d’un jour de congé supplémentaire et des embauches compensatoires.

Entre l’automne 2018 et l’hiver 2019, un conflit de 30 semaines a opposé salariés et direction de la clinique de rééducation Bad Langensalza (Thuringe, 200 lits) propriété de Celenus filiale d’ORPEA en Allemagne. Le conflit a pris fin en février 2019 par la signature d’une convention collective de travail – refusée en son temps par l’employeur – et par des augmentations salariales. En effet, selon un calcul du syndicat allemand Ver.di, les travailleurs qualifiés de la clinique de Thuringe gagnent jusqu’à 42 % de moins que dans une clinique similaire publique8.

Dans un premier temps, l’entreprise a répondu au mouvement par la répression : externalisation du service de nettoyage qui a mis à la porte une douzaine de grévistes pour certains réengagés par l’entreprise sous-traitante à des conditions salariales inférieures, lock-out et même licenciement de deux déléguées syndicales.

Mais la ténacité des salariés et leurs appuis internationaux, l’implication des autorités publiques ainsi qu’une décision de justice de réintégrer les déléguées syndicales auront finalement raison de la stratégie hostile du groupe.

D’autres mouvements de grogne ont touché la France, l’Espagne, mais aussi la Suisse. Partout où ces groupes sont présents - Pologne, Italie, Pays-Bas, Autriche, Portugal - les mauvaises conditions de travail font réagir9.

Des réseaux syndicaux internationaux

L’internationalisation rapide des entreprises10 représente un défi majeur pour les organisations syndicales. Les centres de décisions se déplacent, le management se centralise et rationalise, dans une logique internationale, les flux économiques et financiers.

En outre, les syndicats doivent agir à un niveau transnational alors qu’historiquement, le domaine de la santé s’ancre dans l’État-nation ; il est lié à ses législations et ses dynamiques sociales. Qui plus est, les travailleur.euse.s se retrouvent aujourd’hui dans un secteur passablement privatisé alors qu’ils/elles dépendaient, auparavant, largement du secteur public. Finalement, les cultures d’organisation syndicale, parfois très différentes, rendent difficiles les liens et les collaborations.

Pour pouvoir faire face à une stratégie globale de ces groupes internationaux, il a donc fallu s’atteler à créer des réseaux syndicaux internationaux autrefois inexistants. La création de comités d’entreprise européens11 a servi de point d’appui pour créer cette dynamique. En effet, les syndicats peuvent s’appuyer sur une législation européenne (qui oblige les entreprises à créer ce type de comités) et les financements qui vont avec (pour organiser des rencontres syndicales internationales avec les frais de traductions et de voyages assez lourds).

Rassembler les travailleurs de différents pays permet de mettre en lumière des réalités similaires : manque de matériel et de personnel (non-remplacements), bas salaires et contrats précaires, travail physiquement et émotionnellement difficile ; cadences infernales multipliant les risques d’accident de travail. Enfin, les salariés affrontent une même hostilité des employeurs et subissent leur stratégie antisyndicale.

Si la constitution de comité d’entreprise est l’objectif des rencontres syndicales internationales, les liens qui s’y tissent permettent d’envisager des actions coordonnées, à rebours de la volonté de mise en concurrence prônée par les directions.

Étendre le conflit et la solidarité

Lorsque de grandes fédérations syndicales internationales et des dizaines de syndicats mettent le nez dans une entreprise et ont des exigences communes, un certain rapport de force s’établit. Lors du conflit en Allemagne, des syndicalistes de plusieurs pays sont venus en soutien et ont fait connaitre le conflit au-delà des murs de l’établissement ; l’entreprise ne peut plus étouffer une mobilisation locale sans risquer une extension de celle-ci.

La mise en réseau des travailleurs et de leurs organisations syndicales permet également de mener des campagnes d’information qui dérangent ces grands groupes très sensibles à leur image publique. Peut-être qu’à l’avenir ce seront des manifestations et des grèves coordonnées internationalement qui feront plier ces mastodontes de l’or gris.


1. Nous entendons par « dépendance » la perte d’autonomie aussi bien mentale que physique, liée au vieillissement physiologique ou à des maladies chroniques. Les dépenses publiques de prise en charge de la dépendance vont se situer en moyenne en 2050 entre 2,2 à 2,9 % du PIB européen contre 1,2 % en 2007. (« La marchandisation des maisons de repos », Énéo, octobre 2013)
2. Propriété des familles actionnaires d’AB InBev, Spoelberch et Mévius ainsi que de la famille Van den Brande
3. Senior Living Group
4. Le Soir, janvier 2019
5. Avec l’émergence de grands groupes se développent également les pratiques de sous-traitance typiques de ce genre de structure ; classiquement dans la restauration, le nettoyage ou les supports techniques (avec des entreprises comme Sodexo ou ISS), mais également au cœur du métier : aide-soignants, infirmiers et même médecins travaillent parfois avec des contrats de prestation.
6. Mediapart, novembre 2018.
7. Axelle Magazine, janvier-février 2017.
8. Uni Global Union, juillet 2018.
9. Ver.di 2018.
10. « Maisons de repos ou le filon de l’or gris », Gresea, 2019.
11. Instance d’information et de consultation des salariés, dans des groupes de dimension communautaires et sur des questions transnationales.

Imprimer E-mail

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir