L'extrême droite en Belgique, hier et aujourd'hui

"Un affaiblissement accepté de la démocratie"

Grégory D'Hallewijn

Tels sont les termes utilisés dans un rapport du Comité R (contrôle des services de renseignement), qui se livre à un constat accablant concernant l’absence de lutte contre l’infiltration d’extrême-droite dans l’appareil d’Etat. Cette situation problématique ne date cependant pas de ces dernières années. Elle remonte même à plusieurs décennies au moins. Flash-back.

Le lundi 5 juillet 2021, la Chambre a examiné le rapport du Comité R (contrôle des services de renseignement) sur le suivi de l’affaire Jürgen Conings, du nom de ce caporal-chef qui avait quitté son quartier militaire le 17 mai en possession d’armes et dont le corps a été retrouvé le 20 juin. Le constat est accablant. Le rapport parle d’un manque structurel d’effectifs dans les rangs du SGRS (Service Général de Renseignement et de Sécurité, ministère de la Défense), d’une rotation trop rapide du personnel et de problèmes de communication à l’intérieur de la Défense, mais aussi entre cette dernière et la Sûreté de l’Etat (services de renseignements du ministère de la Justice), qui avait alerté dès le 29 juin 2020 sur la dangerosité du caporal-chef.

 

Selon le représentant PTB à la Chambre Nabil Boukili, il y a un problème plus fondamental dans le rapport de certains secteurs de l’Etat belge avec l’extrême-droite. Comme il l’écrit sur Facebook : concernant la lutte contre l’infiltration de cette dernière, « il n'y a aucun plan, et aucune directive du monde politique. Cette passivité est-elle du simple laxisme, ou une tolérance de la part des partis traditionnels ? ». Et le député fédéral de poser la question figurant dans le rapport : « La situation n'est-elle pas le signe d'un affaiblissement accepté de la démocratie ? ».

Les réseaux du chevalier noir

Cet affaiblissement n’est pas si récent que cela. Petit passage en revue de certains personnages et de ces dernières décennies.

Au siècle passé, les milieux d’extrême-droite ont usé et abusé du thème de l’anticommunisme. A ce titre, un premier personnage doit être mentionné : le chevalier Marcel De Roover. Dès 1919, à la demande du ministre libéral Paul Hymans, il établit des contacts avec le général russe blanc Denikine. En 1926, il devient le représentant de la puissante Société Générale au sein de la SOGECHIM (Société Générale Chimique du Katanga). Il dirige la SEPES (Société d’Etudes Politiques, Economiques et Sociales), une officine de propagande qui alimente en documentation de nombreux journaux conservateurs et d’extrême-droite et qui bénéficie de financements du Comité Central de l’Industrie (CCI), organisation du patronat belge. En outre, il est l’un des relais financiers de la Légion Nationale, organisation ouvertement fasciste dirigée par l’avocat Paul Hoornaert. Déjà à l’époque, au nom de l’anticommunisme, des relations troubles existent entre cette organisation et le Deuxième Bureau (ancêtre du SGRS), qui l’utilise comme service de barbouzerie parallèle.

Durant le deuxième conflit mondial, De Roover refuse tant la collaboration que la représentativité du gouvernement belge à Londres. En 1941, il devient directeur du holding de la Banque de Bruxelles Brufina. Via ce dernier, il finance au lendemain de la guerre de nombreux groupes anticommunistes, parmi lesquels Paix et Liberté, dans lequel on retrouve l’une des personnalités-phares du Stay Behind belge André Moyen. Ce dernier a reconnu avoir reçu les confessions de François Goossens, l’un des assassins de Julien Lahaut. Paix et Liberté deviendra en 1960 le CIAS (Centre d’Information et d’Action Sociale) et rejoindra la WACL (World Anti-Communist League), que De Roover présidera par ailleurs. Il crée également en 1961 le CEDI, un club de réflexion axé sur la lutte contre le « péril rouge » et la « décadence morale » de l’Europe. Ce cercle n’est qu’un pièce d’un puzzle complexe d’associations.

Mélange des genres

Il faut dire que nous sommes alors au commencement des années 1960. Le Congo vient de conquérir son indépendance et le gouvernement de Patrice Lumumba a lancé le processus d’africanisation du corps des officiers de l’armée. Ces derniers étaient dans une large mesure des individus imbibés d’idéologie autoritaire et coloniale. Rentrés en Belgique, il viendront grossir les rangs de ces milieux pour le moins réactionnaires. Citons le cas de l’ex-commandant en chef de l’armée coloniale, le général Emile Janssens et celui du colonel Guy Weber, l’un des acteurs de la sécession katangaise. En 1973, ce dernier protestera contre l’instauration du bilinguisme dans l’armée belge et sera, en guise de sanction, muté… au SHAPE.

Tous ces cercles regroupent pêle-mêle hommes politiques très conservateurs, militaires, barbouzes, agents d’influence, activistes d’extrême-droite et hommes d’affaires. Ces individus sont soudés par un même anticommunisme et une même opposition plus générale à la gauche. Ces cercles entretiennent des relations avec les services de renseignements et sont fréquentés par deux personnalités qui ont défrayé la chronique : Paul Vanden Boeynants et le baron Benoît de Bonvoisin. Ceux-ci fondent au début des années 1970 un groupe de pression très à droite au sein même du Parti Social-Chrétien : le CEPIC. Nombre des membres de ce groupe tremperont dans des scandales en tous genres, qu’ils soient politiques ou financiers. Ce n’est pas une spécificité belge : des membres de l’Académie européenne des sciences politiques, un cercle anticommuniste français, ont été impliqués dans le scandale des avions-renifleurs. Au plat pays, on peut citer le scandale de la spéculation immobilière qui a accompagné la construction du World Trade Center à Bruxelles et celui de l’Eurosystem Hospitalier : un consortium d’entreprises qui pour décrocher un contrat d’édification d’un hôpital en Arabie saoudite a eu recours à des péripatéticiennes pour exercer un chantage sur des dignitaires de ce pays. Parmi ces entreprises figurait la société PDG contrôlée par le baron de Bonvoisin et faisant parvenir des fonds à l’organisation paramilitaire d’extrême-droite Front de la Jeunesse, dirigée par Francis Dossogne et Daniel Gilson.

Une milice et ses connexions

Cette organisation a visé dès 1976 au moins à se doter de complicités dans l’appareil d’Etat. A la gendarmerie, ses dirigeants ont créé une cellule baptisée Groupe G. A l’époque, le commandant en chef de ce corps est le général Maurice Denève, qui approche de la retraite. Une fois celle-ci prise, il adhère au club Protea, qui défend le régime d’apartheid en Afrique du Sud et dont un des membres est Karel Dillen, futur fondateur du Vlaams Blok. En 1978, c’est un proche du CEPIC, le général Fernand Beaurir, qui prend les commandes de l’institution. Il faut noter qu’il y est entré durant l’occupation allemande. A cette époque, l’école de gendarmerie de Tervuren était contrôlée par le Cercle Lieutenant De Winde, un club d’officiers qui tentait marier nationalisme flamand et fidélité à la vision autoritaire de Léopold III. Il faut préciser que les troupes d’élite de la gendarmerie, dénommées Groupe Dyane, sont formées à l’époque par Jean-François Calmette, un ancien de l’OAS. Sans oublier qu’un certain nombre de gendarmes vont s’entraîner dans des clubs de tir et sur le terrain militaire de Bourg-Léopold aux côtés de paras et de nervis du Front de la Jeunesse. C’est en revenant d’un de ces entraînements que deux militants de ce Front iront provoquer et abattre un chauffeur de taxi nord-africain à l’estaminet La Rotonde à Laeken le 5 décembre 1980. Cela oblige la justice à se saisir de l’affaire.

Suite à la condamnation, bien molle, de la milice, une partie de ses membres iront rejoindre le Parti des Forces Nouvelles. Parmi eux figure Jean Bultot, directeur-adjoint de la prison de Saint-Gilles, proche de nombreux truands et tombé pour un vol de bons et de titres chez un prêtre flamand de Wieze. Viendra ensuite le Front National, né en 1985 et surfant sur l’effet Le Pen outre-Quiévrain. Mais d’autres extrémistes de droite se dirigeront vers des cellules secrètes paramilitaires, où leur extrémisme se mélangera avec du banditisme et de la barbouzerie. Ce qui nous mène à des affaires éminemment glauques comme celles qui ont secoué le plat pays durant les années 1980…

Des symptômes multiples

Le rapport du Comité R et le député Nabil Boukili ont donc parfaitement raison de parler d’un « affaiblissement accepté de la démocratie ». Cet affaiblissement ne date pas d’hier, comme nous avons pu le voir. Et ces symptômes sont multiples : fréquentation par un certain ministre N-VA de l’intérieur du Centre Joris Van Severen, propos pour le moins problématiques de ce ministre sur les collaborateurs (« Ils avaient leurs raisons »). Sans oublier les curieuses réactions à l’automne 2017 lorsque le nom de Christiaan Bonkoffsky, gendarme d’élite, a été évoqué comme ayant peut-être fait partie de l’organisation qui a perpétré les tueries du Brabant – et la rapidité avec laquelle cette piste a été abandonnée. Liste non exhaustive bien sûr.

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