Georges-Louis Bouchez et la notion de fascisme
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise » (Bertold Brecht)
Déplorant à l’envi que les antifas l’empêchent de s’exprimer, se revendiquant de la démocratie, alors que ses opposants deviennent de facto des ennemis de la démocratie ou des dangereux gauchistes, le président du mouvement réformateur (MR) ne se prive pas de jouer la victimisation, plutôt que de répondre à ses détracteurs, dans l’esprit du débat contradictoire, sur les reproches qui lui sont adressés.
Le fascisme étant une doctrine, un système politique établi par Mussolini en 1922 (Le Robert), il répond aux caractéristiques suivantes : totalitarisme, corporatisme, nationalisme et respect des structures capitalistes. La présente analyse a pour but de vérifier si l’histrion bleu, dans ses déclarations et actions, tant dans son parti qu’en dehors, répond à ces critères. Pour éclairer notre réflexion, nous prendrons comme support le petit ouvrage d’Umberto Eco Reconnaître le fascisme (Les Cahiers Rouges, Grasset, réédition 2024).
LE FAIT DU PRINCE
Le fascisme était un totalitarisme fuzzy (utilisé actuellement en logique pour désigner des ensembles flous, aux contours imprécis, d’où flou, confus, imprécis, voilé) … C’était un collage de diverses idées politiques et philosophiques, fourmillant de contradictions[1].
En s’accaparant tous les sujets dans et hors de son parti sans véritable fil conducteur, GLB répond à cette définition. Ses positions sur les massacres de Gaza par exemple sont ambiguës et personnelles, snobant toute consultation des autres membres du parti ou partenaires politiques. La domination d’un seul prime sur la collégialité. Ses nominations et transferts de personnalités politiques relèvent aussi de la contradiction, lui qui déclarait vouloir rompre avec le clientélisme à la socialiste. Sa propre compagne à l’ONE, Boris Dilliès à la tête de la Région Bruxelles-Capitale et Axel Miller à la tête de la SFPIM[2], entre autres, témoignent du gouffre entre ses péroraisons sur la bonne gouvernance et ses actes.
L’accueil de transfuges de l’extrême-droite – Louis Michel, ayant appelé les Belges à boycotter l’Autriche après la victoire électorale de Georg Hayder[3], a dû se boucher le nez - et du PTB ne semble guère troubler ce libéral pur jus, autoproclamé démocrate et belgicain. Il faudrait selon lui former un cordon sanitaire excluant le PTB de tout débat, alors qu’il ratisse large pour conforter le nombre de ses disciples, d’où qu’ils proviennent. Au point que son ennemie jurée et exilée sur les bancs européens, Sophie Wilmès – honnie car plus populaire que le lider maximo – s’est émue du défaut de processus démocratique au sein du MR. Libéralisme économique et illibéralisme politique ne sont pas incompatibles.
APPROPRIATION ET DESTRUCTION
S’étant attribué les lauriers de la progression du MR aux élections fédérales, régionales et européennes de 2024, il n’a de cesse de poursuivre sa croisade : une guerre culturelle contre tout ce qui a été et pour tout ce qu’il désire. Ses prérogatives imaginaires ne connaissent plus de limites, à l’aune de ses déclarations matamoresques.
C’est l’attitude d’un enfant gâté qui ne supporte aucune contrariété à ses désirs et fustige tout qui ne suit pas le même chemin que lui. Le désaccord est trahison. La psychiatre Mélanie Klein a nommé cette attitude de position schizo-paranoïde du nourrisson[4]. Ne supportant pas d’être pris en défaut, refusant de reconnaître un quelconque échec, il attaque tous azimuts pour s’en préserver et faire diversion. Son ire et ses menaces à l’encontre de la journaliste de la RTBF qui avait révélé que son chauffeur roulait dans un véhicule pourvu d’une vignette d’handicapé, en disent long sur la psychologie du personnage. Mussolini emprisonnait, voire faisait assassiner ses opposants. GLB les évincent pour pouvoir tracer la voie dont il a rêvé.
LA RTBF POUR CIBLE
Considérée par son Excellence comme un repaire de gauchistes, voire de gestapistes[5] (?) voulant sa perte, il n’a de cesse de harceler un appareil de service public et son administrateur délégué socialiste qui portent atteinte au pluralisme médiatique[6]. Et d’ajouter que la RTBF reçoit une dotation qui lui permet de produire des contenus et d’acheter des droits attirant des annonceurs publicitaires pour près de 70 millions d’euros chaque année. Ce qui constitue à ses yeux une concurrence déloyale au détriment des groupes privés (dont sa bien-aimée RTL).
Pour étayer son propos, GBL cite l’émission de Jérôme Collin (Entrez sans frapper) qui coûterait très cher pour le peu d’audience qu’elle aurait. Une émission culturelle doit donc être rentable et non viser l’élévation par la connaissance et par l’esprit critique de ses auditeurs. Preuve s’il en est du mépris qu’il porte à tout ce qui est social et culturel.
Il veut donc pour la RTBF un gestionnaire apolitique (?) qui sera chargé d’implémenter des économies, ayant pour mission de faire vivre les opérateurs privés à côté. Cela rappelle sa déclaration de début de mandature quand il pérorait vouloir en finir avec les poètes et mettre en place des ingénieurs. Nous avons vu depuis lors que ses « ingénieurs », David Clarinval et Jacqueline Galant entre autres, se sont révélés en délicatesse avec les chiffres.
LES VIEUX BARBONS AU PLACARD
Au sein même du MR, il entend faire le ménage en négligeant les glorieux anciens, tels les Michel. Ses critiques envers l’ONU et le multilatéralisme ont fait sortir Louis Michel de sa réserve pour dénoncer la bêtise de telles rodomontades, lesquelles prouvent par l’absurde une méconnaissance historique et géopolitique affligeante.
Dans son obsession du complot, GLB pourra toujours rétorquer que l’interview de Louis Michel sur le sujet est passée sur les ondes de la RTBF …
Quoi qu’il en soit, il veut faire table rase du passé et placer les gens qu’il estime conformes à son projet pour consolider encore l’hégémonie du MR. La nomination de Boris Dilliès à la tête de la Région Bruxelles-Capitale et sa méconnaissance du néerlandais (à l’instar de son Président de parti) en disent long sur la pertinence et la cohérence de ses oukases.
LES PROVOCATIONS
Reprenant sans vergogne les slogans populistes de l’extrême-droite, ignorant les multiples condamnations de la Belgique pour son non-respect des droits de l’homme et du citoyen, le MR et son président font feu de tout bois pour coller à l’air du temps, même si ses miasmes sont délétères.
Ce populisme de bas étage et cette dégradation morale de l’action politique ne peuvent que révulser et inquiéter tout citoyen lucide et conscient du péril pour nos démocraties. Cette dérive – hélas ! - ne se limite pas à un parti ou à notre seul pays, mais gagne peu à peu du terrain dans nombre de pays européens.
Le psychiatre militaire du procès de Nuremberg avait déjà alerté le monde sur ce danger : N’avons-nous pas des hommes si impitoyablement avides de pouvoir qu’ils n’hésiteraient pas à piétiner les cadavres de nos minorités si cela leur permettait d’exercer un contrôle sur le reste d’entre nous ?[7]
LE CAPITALISME POUR CREDO
Ma priorité absolue, c’est la baisse des dépenses publiques. Selon les calculs de GLB, 330 milliards d’euros d’argent public sont dépensés chaque année en Belgique et la Wallonie dépense un milliard et demi de plus que la Flandre pour sa fonction publique tout en ayant moins d’emplois privés[8].
Pour autant que ces chiffres soient réels (car il est souvent dans l’exagération quand cela l’arrange bien), notre grand économiste omet d’inventorier à quoi servent ces dépenses et oublie surtout d’évoquer les aides aux entreprises, les voitures de société, les dotations aux partis politiques, les rémunérations, avantages et autres privilèges des parlementaires et ministres, etc.
Son refus de toute hausse d’impôt ou de taxes est révélatrice de sa vision de l’orthodoxie économique : réduire les dépenses sociales et culturelles et ne pas solliciter les épaules les plus larges. Et faire croire que le sang, la sueur et les larmes vont relancer l’économie - en particulier l’industrie - et l’emploi est symptomatique d’une pensée désirante, à laquelle la réalité devrait se soumettre[9].
UN FASCISME SYSTEMIQUE
Si GBL porte nombre des oripeaux du fascisme, nous devons déplorer qu’il ne soit pas le seul. Il suffit de citer Annelies Van Bossuyt et sa politique d’asile et de migration, Theo Franken et Bernard Quintin (les militaires dans les rues) pour se rendre compte que la tendance est lourde.
Si nous y ajoutons tous les potentats qui sévissent dans le monde, nous pouvons tirer la conclusion que ce n’est pas qu’une question de casting, mais d’un système capitaliste qui a enfanté et développé les conditions pour l’avènement de ce type de dirigeants.
Sans dénigrer les actions légitimes des antifas, le combat ne devrait-il pas plutôt se concentrer contre un capitalisme destructeur de nos valeurs et de nos droits que contre ses serviteurs, aussi zélés soient-ils ?
Si les dictateurs finissent toujours par tomber, l’histoire a besoin de notre clairvoyance et de notre résistance pour éviter le pire, tant qu’il en est encore temps[10].
[1] Eco, p. 35
[2] Société fédérale de participation et d’investissement
[3] Favorable à une lutte très ferme contre l’immigration, il fait enfermer en 2008 des demandeurs d’asile dans un centre isolé au milieu des alpages, et gardé par des milices privées, sous prétexte que certains d’entre eux étaient soupçonnés de délits mineurs (Source : Wikipédia).
[4] Voir à ce propos l’excellent article de Sandra Lucbert et Frédéric Lordon, Psychés débridées pour capitalisme déchaîné, Le Monde Diplomatique, Janvier 2026.
[5] Le Soir, 28 février 2026
[6] Ibidem
[7] Douglas M. Kelly, Les 22 de Nuremberg, Dans la tête des nazis, Editions du Cercle, 2026, cité par William Bourton, Le Soir, 11 avril 2026.
[8] Ibidem
[9] Gérald Bronner, A l’assaut du réel, PUF, 2025.
[10] Pascal Demurger, Directeur général de la MAIF, Mouvement Impact France

