Un, deux, trois impérialismes
L’éclatement de la guerre en Ukraine en février 2022 a plongé dans la confusion l’ensemble des organisations et mouvements pacifistes et progressistes ; elle a provoqué en particulier une profonde fracture au sein du Mouvement communiste international. Au lendemain de l’opération militaire de la Russie, l’influent Parti Communiste de Grèce publiait une déclaration qualifiant l’intervention militaire russe d’impérialiste, à la suite de laquelle, conviction ou suivisme, une partie des mouvements communistes en Europe ont à leur tour déclaré que la guerre en Ukraine était une guerre inter-impérialiste, mettant dos-à-dos l’Occident et la Russie.
Certains introduisent même dans le jeu un 3e impérialisme, celui de la Chine qui tirerait sournoisement avantage de l’entre-destruction des deux premiers. Que penser de cette profusion d’impérialismes ?
La guerre en Ukraine, une réédition de la 1e guerre mondiale ?
Lénine a écrit son « Impérialisme, stade suprême du capitalisme » au cœur de la première guerre mondiale. Dans cet ouvrage, il identifiait clairement quels étaient les mécanismes sous-jacents à cette guerre. Non pas l’amour de la patrie, ou la lutte pour la Liberté et la Démocratie, et autre bons sentiments qu’on nous enseigne toujours religieusement à chaque occasion, mais la collision de puissances capitalistes de forces équivalentes se heurtant à la limite matérielle de leurs colonies.
L’impérialisme y est défini comme le stade de développement du capitalisme où le partage du monde entre puissances capitalistes s’est achevé, et où l’extension inhérente au système d’accumulation ne peut plus être assurée qu’en entrant en confrontation les unes avec les autres
La guerre inter-impérialiste modèle, celle de 14-18 a été, écrit Lénine « une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des "zones d'influence" du capital financier ».
Il est dommage que ceux qui se réclament de son héritage semblent faire si peu de cas de l’analyse concrète d’une situation concrète. Car la situation ayant conduit de « l’invasion russe de l’Ukraine » n’a pas grand chose à voir avec les prémices de la 1e guerre mondiale.
L’impérialisme de la Russie
A la veille de la Grande Guerre, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne étaient des puissances militaires de forces comparables, et chacune était avide de rentrer en guerre afin d’étendre leurs parts sur le monde au détriment de l’autre. Le résultat concret de la guerre a été de fait, le partage des possessions allemandes, et le dépeçage des empires alliés.
Il est vrai que la Russie a hérité de l’Union Soviétique une force de dissuasion nucléaire importante et, même s’il est inconvenant de le dire, elle représente probablement sa seule assurance-vie : Si la Russie n’avait pas d’armes nucléaires, les troupes de l’OTAN seraient depuis longtemps en Ukraine, a reconnu récemment le président du Comité militaire de l’Alliance Atlantique. L’Occident voudrait écraser la Russie, mais ne tient pas à recevoir en réponse une dévastation nucléaire.
Mais à part ça si on met en parrallèlle les moyens militaires Russes et ceux des pays de l’OTAN, les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 70% des dépenses militaires dans le monde sont réalisées par les USA et les pays européens de l'OTAN ; le budget de la défense des pays de l’OTAN, était en 2023 de plus de 1 200 milliards de dollars, 14 fois celui de la Russie ; les Etats-Unis disposent d'à peu près 800 bases militaires tout autour du monde en dehors de son territoire, la Russie en a 11, dont une seule (Tartouss) est située hors de l'ex-URSS.
Quand on parle d'impérialisme, il faut commencer par faire le compte matériel de ces données-là. Ils démontrent à eux seuls l’inconsistance de la thèse de « guerre entre impérialismes ». Elle est encore moins appropriée dans le cas de la Chine.
"Nous n'avons pas face à nous une grande puissance » claironne Macron, apparemment impatient de partager les exploits de Napoléon, « le PIB [de la Russie] est très inférieur à celui des Européens, inférieur à celui de l'Allemagne, de la France... ». C’est forts de leur supériorité, frustrés que le plan A des sanctions économiques ‘infernales’ et de la guerre par proxies n’ait pas produit jusqu’ici l’effondrement escompté, et pariant sur le fait que la Russie n’osera jamais quoiqu’elle dise utiliser ses armes nucléaires, que certains dirigeants de l’OTAN poussent aujourd’hui à l’escalade directe.
Qui est vraiment à l’origine de cette guerre ?
En Occident, les politiques, médias, et jusque certaines organisations considérées progressistes, balaient cette question d’un haussement d’épaule : la Russie est la seule responsable, elle a agressé l’Ukraine sans provocation, par désir de restaurer l’Empire russe, par négation de l’identité de l’Ukraine, par haine des valeurs de Démocratie et de Liberté portées haut par le régime de Kiev...
Sans évidemment avoir une vision aussi primaire, les camarades soutenant la thèse de la guerre inter-impérialiste éludent cette même question comme non pertinente : puisque guerre inter-impérialiste il y a, cela implique nécessairement que les deux côtés sont poussés à la guerre par l’asphyxie de leur économie prédatrices respectives, et y aspirent également. Comme en 14-18.
Cela se heurte à une réalité gênante: Poutine a plutôt cherché à éviter ce conflit.
En 2014, le gouvernement légitimement élu a été renversé, après plusieurs mois de troubles encadrés par les paramilitaires néo-nazis, soutenus de façon éhontée par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Ce coup d’Etat, rebaptisé « révolution de la dignité », avait l’objectif de rompre les liens organiques entre l’Ukraine et la Russie, de la transformer en plate-forme hostile à la Russie, et d’isoler cette dernière de l’UE.
On a utilisé pour cette tâche les ultranationalistes russophobes, héritiers du collaborateur Stepan Bandera, comme l’avaient fait précédemment les services occidentaux du temps de l’URSS : les banderistes soutenus par la CIA ont fait régner la terreur en Ukraine soviétique jusqu’au début des années 1950 (35.000 morts, ignorés par ici). Les opérations clandestines n’ont pris fin qu’à l’effondrement de l’URSS, lorsque, avec la création d'une Ukraine indépendante, de nouvelles possibilités se sont ouvertes pour les activités des services occidentaux.[i]
Les médias ont généralement dépeint les populations de l’Est et du Sud de l’Ukraine en révolte contre le pouvoir issu du coup d’Etat comme de simples pions manipulés par Poutine, et larébellion du Donbass comme un plan russe pour déstabiliser la « révolution » du Maïdan. Cette image est profondément contraire à la réalité.
Ces populations des régions industrielles gardent le souvenir vivace du communisme et de la victoire sur le fascisme. De 1989 á 1993 le bassin du Don était à l’épicentre pour défendre l’Union Soviétique. Lorsque le coup d’Etat à eu lieu à Kiev, c’est sous la bannière du drapeau rouge, et en portant haut les symboles du communisme qu’elles se sont soulevées en masse.
En 2014 Poutine a refusé de venir au secours le Donbass. Avec les Accords de Minsk, qui prévoyaient la fédéralisation de l’Ukraine, il a misé sur un apaisement avec l’Ouest dans l’espoir de repousser une guerre annoncée de longue date par l’extension continue de l’OTAN, la mise en place progressive des « boucliers anti-missiles », les dénonciations successives par les USA des traités de désarmement... Espoir vain : comme l’écrivait cyniquement le National Endowment for Democracy, si Kiev acceptait d’appliquer ces accords de paix, la possibilité d’adhérer à l’OTAN disparaîtrait.
En décembre 2021 Poutine faisait une ultime tentative pour arriver à un traité global de paix, fondée sur le principe de la sécurité mutuelle. Rejetée avec dédain par les États-Unis.
Comme l’a reconnu Merkel, Minsk c’était juste pour donner du temps à l’Ukraine de devenir plus forte. Pari gagnant ou non, l’intervention militaire de février 2022 a voulu mettre un coup d’arrêt décisif à ces préparatifs.
La fin de l’hégémonie occidentale sur le monde
La Russie mène aujourd’hui une guerre existentielle, mais au-delà, l’enjeu est bien plus vaste. Les responsables occidentaux, eux, ne s’y trompent pas : « Si l'Ukraine tombe, ce sera une catastrophe pour l'Occident, cela mettra fin à l'hégémonie occidentale » déclare Boris Johnson.
C’est la survie ou non de l’emprise de l’Occident sur le monde qui est en jeu en Ukraine. Mettre dos-à-dos ‘impérialisme’ russe et occidental ne sert qu’à obscurcir cette réalité. En démobilisant contre la guerre de l’OTAN, en rendant le mouvement de paix bien inoffensif, ceux qui lancent le mot d’ordre «ni OTAN-ni Poutine » se font les alliés objectifs, « de gauche », du seul véritable impérialisme.
[i] Pour un aperçu édifiant des opérations de déstabilisation en Ukraine durant la période soviétique, lire https://www.initiative-communiste.fr/articles/bandera-et-le-nazisme-ukrainien-champions-de-l-occident-par-annie-lacroix-riz-historienne/

