A Cuba, une punition qui n’en finit pas
Lorsque Fidel et ses ‘barbudos’ prennent le chemin des montagnes de la Sierra Maestra pour combattre la sanguinaire dictature de Batista, leur but ne se limite nullement à la restauration de la démocratie. Ils sont parfaitement conscients de la nécessité urgente de modifier les structures singulièrement injustes de la société cubaine.
Ainsi, à peine deux mois après leur arrivée au pouvoir, ils adoptent des mesures aussi concrètes que symboliques, comme la diminution en 50% des loyers pour les familles les plus modestes, la baisse de 25% du prix de l’électricité ou la redistribution aux paysans pauvres des terres abandonnées, notamment celles de la multinationale étasunienne United Fruit Co.
Il n’en fallait pas plus pour déclencher une violente campagne orchestrée par la grande bourgeoisie cubaine et ses relais, notamment aux USA, accusant Fidel Castro d’être un dangereux communiste. Des accusations auxquelles Fidel se montre suffisamment sensible pour entreprendre un voyage aux États-Unis, en concertation avec les journalistes de la fameuse édition « Meet the press », afin d’y rencontrer le président Eisenhower pour s’en expliquer en tête à tête.
Ce dernier, hautain, décline l’entretien « ayant prévu dans son agenda une partie de golf » et chargea le vice-président Richand Nixon de le recevoir’.[1]
Ce dernier rencontre le dirigeant cubain le 20 avril 1959 et rédige un mémorandum à l’intention du président Eisenhower dont les éléments clés méritent d’être rappelés :
« Quoi que nous pensions de Castro, il jouera un rôle important dans le développement de Cuba et très probablement de l’Amérique latine en général. (…) Il paraît sincère. Il est, soit incroyablement naïf à propos du communisme, soit d’obédience communiste — je pencherais plutôt pour la première hypothèse. […) Mais puisqu’il détient le pouvoir, nous n’avons d’autre choix que d’essayer au moins de l’orienter dans la bonne direction. »
De son côté, le secrétaire adjoint aux affaires interaméricaines, Roy R. Rubottom, rapporte que la conversation de Castro avec Nixon avait été « utile » et que « Nixon avait été impressionné par la forte personnalité de Castro ».[2]
« Je ne suis pas communiste … »
Mais Fidel tient alors à démentir les campagnes l’accusant d’être communiste, chaque fois plus intenses à mesure que la révolution approfondit ses politiques de justice sociale. Or ce n’était que la vérité, à cette époque, il n’était pas communiste,
Actif dans la vie politique cubaine depuis ses années universitaires lors desquelles il fut dirigeant d‘es ’organisations estudiantines, il adhéra au ‘Partido Ortodoxo’ d’orientation social-démocrate, profondément attaché à l’Etat de droit et au respect de la Constitution. Nationaliste, en particulier par rapport aux États-Unis, mais sans la moindre connotation marxiste en matière des politiques économiques.
C’est précisément pour clarifier ces questions que Fidel accepte de participer à la populaire émission dominicale new-yorkaise de la NBC ‘Meet the press’, où il affirme, clairement et sans ambiguïté ne nourrir aucun sentiment antiaméricain et, surtout, ne pas être communiste.[3]
C’est dans le cadre de l’histoire politique cubaine, dans la confrontation entre ses convictions d’origine et la réalité des luttes, ainsi que la probable influence du Che Guevara, que sa pensée va évoluer graduellement jusqu’à à adopter des positions franchement marxistes.
La trajectoire politique et idéologique de Fidel Castro, est celle d’un homme dont les convictions se transforment au contact de la réalité objective. Il en va de même concernant la question de la prise du pouvoir par la lutte armée ou la voie institutionnelle. Ainsi, le choix de l’accession au pouvoir par la lutte armée qu’il adopta en 1956, est également le résultat lucide de sa confrontation avec les faits.
Le choix des armes
On ignore souvent que la décision de prendre d’assaut la Caserne Moncada, fut la réponse à l’échec d’une longue quête idéaliste, voire naïve, de rétablir l’ordre constitutionnel dans son pays par la voie juridique, . En effet, témoin du putsch du colonel Batista contre le régime constitutionnel du Président Carlos Prio Socarraz en 1953, Fidel Castro se souvient que la Constitution du pays consacrait le respect de la souveraineté populaire comme principe fondamental. Il ne fut dès lors pas très compliqué à cet avocat de 26 ans fraîchement diplômé de la faculté de droit de l’Université de la Havane de rédiger une requête adressée au Président de la Cour suprême de Cuba lui enjoignant de prendre les mesures appropriées non seulement pour remettre en place le Président illégalement déchu, mais surtout, pour poursuivre en justice l’auteur du coup d’Etat.
La réponse de la Cour ne tarda pas, mais c’est Castro lui-même qui fut arrêté et condamné par la justice cubaine pour « outrage à l’autorité » pour avoir osé rédiger une telle requête. Ainsi, la première guérilla que livra ce juriste, qui allait devenir le compagnon du Che, fut une guérilla de papier.
C’est probablement ce rendez-vous manqué avec la loi, qui va faciliter le passage de la démarche légaliste, à la démarche insurrectionnelle. C’est le début de la longue lutte armée fondatrice de la révolution cubaine. Ramené à nouveau devant les tribunaux suite à l’échec de l’assaut de la Moncada et initialement condamné à mort, il conclut sa défense avec la fameuse phrase « …condamnez-moi si vous voulez, mais l'Histoire m'absoudra »
L’histoire lui donna effectivement raison et c’est ainsi qu’avec ses camarades il réussit à faire de ce pays, malgré d‘énormes difficultés et les agressions permanentes venant de son voisin du Nord, un nouveau pays axé sur le progrès social et la solidarité internationale.
Une expérience tout simplement inadmissible.
Dans la dernière phrase de son mémorandum Richard Nixon proposait de tout faire pour « orienter dans la bonne direction » l’expérience révolutionnaire cubaine. L’année suivante le sous-secrétaire d’État adjoint aux affaires interaméricaines., Lester Mallory, rédigeait de manière moins diplomatique un mémorandum adressé au Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles intitulé « Le déclin et la chute de Castro » dans lequel il suggérait la procédure à suivre pour en finir avec le dirigeant cubain et son projet politique.
Washington, April 6, 1960.
Le déclin et la chute de Castro[4]
1. Fidel Castro et d’autres membres du gouvernement cubain cautionnent ou tolèrent l’influence communiste.
2. La majorité des Cubains soutiennent Castro (l’estimation la plus basse que j’aie vue est de 50 %).
3. Il n’existe aucune opposition politique efficace.
4. Une opposition militante à Castro venant de l’extérieur de Cuba ne ferait que servir sa cause et celle du communisme.
5. Le seul moyen envisageable saper le soutien interne est de susciter le désenchantement et le mécontentement, alimentés par la précarité et les difficultés économiques.
Il s’ensuit que tous les moyens possibles doivent être mis en œuvre sans délai pour affaiblir l’économie cubaine. … aussi habile et discrète que possible, visant à priver Cuba de fonds et de fournitures, à diminuer les salaires monétaires et réels, à provoquer la famine, le désespoir et le renversement du gouvernement.
Notre principal atout économique serait pouvoir manœuvrer en matière de législation sucrière. »
Le mode d’emploi proposé par Lester Mallory visant l’industrie sucrière cubaine, fut mis en œuvre sans tarder par le président Eisenhower qui, dès juillet 1960 ordonna des coupes drastiques dans l’importation de ce produit ; des coupes qui devinrent totales vers la fin de l’année. Or l'économie cubaine reposait presque entièrement sur la monoculture de la canne à sucre dont les États-Unis absorbaient environ les trois quarts de la production. En supprimant ces importations Washington privait l’île de sa principale source de revenus sans pour autant affaiblir l’esprit de résistance cubain. L’empire décida alors d’aller au-delà du sucre et couper tout lien commercial avec l’île, cette fois sous Kennedy.[5]
Désemparés face à la résistance cubaine, les États-Unis optèrent depuis les années 60 pour des mesures ouvertement criminelles visant à détruire les récoltes en introduisant parasites ou agents pathogènes dans les champs de tabac et de canne à sucre. Ils eurent également recours au largage aérien d’insectes tels que le ‘thrips’ asiatique, qui ciblent et anéantissent les cultures maraîchères. Quant au bétail, en 1971, la CIA introduisit et dissémina le virus de la peste porcine africaine, obligeant le gouvernement cubain à abattre 500.000 porcs, soit plus de la moitié du cheptel porcin du pays.[6] En 1981, même opération, mais cette fois par la dissémination d’agents biologiques de la dengue, provoquant une épidémie qui toucha plus de 300.000 personnes.
Unanimité dans l’ignominie et la lâcheté
À l’exception peut-être de Jimmy Carter (1977-1981), dont les tentatives d’établir des relations simplement correctes avec Cuba furent contrecarrées avec succès par l’establishment étasunien, chaque administration ayant occupé la Maison blanche depuis l’arrivée au pouvoir des révolutionnaires cubains en 1959, jusqu’à aujourd’hui, n’a jamais cessé de pratiquer des politiques d’hostilité violentes et, très souvent criminelles comme nous venons de le voir, à l’encontre de l’expérience politique cubaine.
La brutale grossièreté de Donald Trump, exprimée dans des gestes et paroles injurieuses envers Cuba, ne diffère en rien -- si l’on considère les résultats des politiques anti-cubaines — de l’élégance des formulations d’un Barak Obama ou d’un Bill Clinton. Grossièreté et politesse convergeant dans la même finalité qui est de mettre fin à une expérience socialiste.
Aujourd’hui le peuple cubain connaît une situation de détresse extrême. Le pays, salué par l’Organisation mondiale de la santé comme une référence mondiale en matière de politiques de santé, se retrouve désormais avec plus de 300 ambulances immobilisées faute de carburant. Il en va de même pour l’électricité nécessaire au fonctionnement des couveuses. Cuba figurait parmi les pays avec le taux de mortalité infantile le plus bas au monde. Aujourd’hui, selon les déclarations faites au New York Times par les parlementaires Pramila Jayapal (Washington) et Jonathan Jackson (Illinois) à leur retour de Cuba, ce taux aurait augmenté de 148 %.[7]
Face à cette pratique massive de torture infligée à tout un peuple, nos grands ‘humanistes’, les porteurs de nos ‘valeurs’, les von der Leyen, Macron, et Kallas n’ont à opposer que la lâcheté de leurs silences,
[1] fpa.org/a-shot-at-the-bourgeois-sport-by-the-anti-bourgeoisie/
[2] history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d287
[3] www.nbcnews.com/storyline/fidel-castros-death/fidel-castro-1959-i-am-not-communism-n688556 Remarquable vidéo, moins de 3 minutes, encore visible aujourd’hui
[4] history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d499
[5] En 1959, 73 % des exportations de l’île étaient destinées aux USA ; 70 % des importations en provenaient.
[6] Suite à cet épisode, l'hémisphère occidental a connu la première épidémie de peste porcine africaine de son histoire.
[7] www.nytimes.com/2026/05/11/opinion/cuba-us-blockade.html

