Le trumpisme comme idéologie
« Nous ne devons pas permettre que des actionnaires touchent des dividendes colossaux ; qu’ils tirent de gros profits lors des rachats massifs d’actions tout en se payant des salaires exorbitants et injustifiés et ce, au détriment des investissements dans les usines… ». [1] « Nous ne laisserons plus les Américains se faire arnaquer par les banques qui facturent les cartes de crédit à des taux de 20 à 30 % » [2]
Non, l’auteur de ces messages n’est pas Raoul Hedebouw avec la taxe pour les millionnaires mais un certain Donald Trump, ces 7 et 11 janvier, via son réseau ‘Truth Social’. « Nous n’allons pas continuer à permettre ni tolérer cette situation » sont les derniers mots de la première de ces déclarations qui faisait référence aux géants de l’industrie militaire étasunienne.
Et en effet, fidèle à ses habitudes, il signe le soir même un Décret présidentiel mettant à exécution ses menaces. « A compter de ce jour, il est interdit de verser des dividendes et de racheter des actions tant que (les patrons de ces industries…) ne seront pas en mesure de fabriquer des produits de qualité dans les limites du budget et du calendrier ». Quant aux banques, il réagit à leurs bénéfices 2025, singulièrement élevés : Goldman Sachs 17,18 milliards ; Bank of America, 30,5 ; JP Morgan, 57 etc. Et sa décision, encore une fois, ne se fit pas attendre : il enjoignit à ces banques de diminuer ces taux à 10 %, provoquant leur verte colère.
Un tacticien atypique
Dès le départ, on a l’a jugé avec condescendance, voire avec un certain mépris. Certes, son parcours de vie, son profil, l’impression qu'il donne d'être radicalement allergique à la culture, nous ont conduits à sous-estimer son intelligence de négociateur, ses qualités de stratège, sa dextérité de dealer (attributs qui ne l'empêchent pas de commettre de grosses bourdes comme celle, à notre avis, inévitable dans sa gestion du dossier groenlandais).
Il kidnappe le président Nicolas Maduro et laisse s’installer à sa place, la plus fidèle des ‘maduristes’ se disant qu’il ne faut pas, surtout pas, refaire la grosse gaffe du 2003 en Irak où après avoir mis par terre Saddam Hussein, les expéditionnaires yankees se sont livrés à un « nettoyage » à outrance de tout ce qui pouvait rester de partisans du président déchu avec, comme résultat, le colossal fiasco de leur intervention. C'est pourquoi, une fois Maduro en prison, il joue de la carotte et du bâton avec Delcy Rodriguez, la présidente intérimaire, la plaçant ainsi dans une situation singulièrement délicate. Cette dernière, dont l’engagement en défense de la révolution bolivarienne est indiscutable, semble avoir opté pour l’affronter avec la même tactique de la négociation, voire des ententes provisoires ; ce qu’une partie du peuple chaviste, s’efforce de comprendre. En toile de fond, la déclaration de Marco Rubio, le grand architecte de l’agression, expliquant pourquoi la séquestration de Nicolas Maduro ne s’est pas traduite par un changement de régime : « Nous visons pour le moment la stabilisation du pays en vue de la transition vers un gouvernement démocratique » [3]
Ces tactiques peuvent être particulièrement dangereuses. Dans le cadre des pourparlers États-Unis / Iran sur le nucléaire de ce pays ; Donald Trump déclarait le 8 juin 2025 « sentir que l’on était proche d’un bon accord » en prévision de pourparlers, considérés comme décisifs, (on en était au sixième cycle des négociations), prévus à Mascate le dimanche 15, sous la médiation de l’Oman. Réunion et déclaration présidentielle, qui ne pouvaient qu’inspirer le sentiment, à la partie iranienne, que jusqu’au 15, rien de grave ne pourrait arriver. Lourde erreur. Le jeudi 12 à 02 :H du matin les premiers missiles israéliens tombaient sur l’Iran visant ses défenses antiaériennes, ses centres de recherche nucléaire et ses plus importants scientifiques. Sans cette fausse ‘assurance’ l’Iran, bien conscient par ailleurs des menaces sionistes, aurait sûrement pu mieux protéger ses sites et ses scientifiques.
La tactique : mener en bateau
Nous sommes déjà habitués aux gestes et déclarations spectaculaires du président américain, chaque fois plus surréalistes ; elles avaient commencé lors de son premier mandat mais de manière moins explicite. Elles traduisent à notre avis la personnalité du personnage, de culture et tropismes radicalement populaires. On peut, en effet, être plusieurs fois milliardaire tout en restant profondément populo et haïr les élites (les déclarations citées au début de ce billet comportent des indices). Ces dernières, viennent des hautes écoles, à l’opposé de Trump ; ce chroniqueur ne connaît pas grand-chose du CV de Trump mais croit, sérieusement, que sa formation vient essentiellement des lectures de la bande dessinée de Superman, reine indiscutable dans ses années de jeunesse, et des westerns. Cette ‘culture’ associée à son savoir faire des affaires, des deals, expliquent sa méthode ; souvent performante.
Il a réussi par exemple et pour une longue période, à susciter dans la diplomatie russe des expectatives sur ses bonnes intentions envers ce pays. Il ne cesse pas de faire des éloges sur « son ami » Poutine, il papote des heures avec lui, il lui déroule le tapis rouge, il accuse (fait plutôt semblant d’accuser) Zelensky pour son manque d’intérêt pour la paix, rédige une proposition de solution à la guerre intégrant des revendications russes dont il sait parfaitement qu’elles ne seront jamais appliquées. Gestes souvent interprétés comme positifs et encourageants par le Kremlin. Ainsi, lorsque l’Américain revenait encore sur ses appétits pour l’Arctique, le conseiller spécial pour les affaires internationales de Poutine, Iouri Ouchakov, déclarait « …le potentiel des relations commerciales et économiques entre les États-Unis et la Russie reste inexploité. Les intérêts économiques de nos pays se recoupent en Alaska et dans l'Arctique, où existent des perspectives pour la mise en œuvre de projets à grande échelle mutuellement avantageux ; en particulier en ce qui concerne leurs vastes ressources énergétiques ». [4] Non, monsieur, ils ne se recoupent pas au-delà de la forme.
Et ce, pendant que les EE UU font le maximum pour nuire, partout où c'est possible, aux intérêts de la Russie. Ils interdisent à tout le monde, d'acheter du pétrole russe et ce avec un certain succès y compris dans des pays, comme l’Inde, la Turquie et même la Chine, qui ont une longue histoire commerciale avec Moscou. Trump est allé jusqu’à geler tous les actifs de Rosneft et de Lukoil aux États-Unis soi-disant pour « le manque de coopération de la Russie pour en finir avec la guerre en Ukraine » ; mesure que même Biden n’avait pas osé prendre. Mêmes pressions, toujours avec des résultats, dans un domaine aussi crucial et stratégique que le domaine financier ; des banques jusqu’ici amies du système bancaire russe restreignent leurs rapports par crainte de subir les hostilités du système d’extraterritorialité étasunien. Nous venons de le voir, ils se proposent de contrôler le pétrole vénézuélien, interdisant tout autre intervenant, non seulement sans consulter personne mais sachant, pertinemment, que ce pays a signé des traités concernant le domaine pétrolier avec la Russie et la Chine. [5]
Le vrai enjeu…
Au cœur de la stratégie de Trump ne se trouve pas, à notre avis, le soutien, comme ce fut le cas de Biden et des néoconservateurs, à l’Ukraine ; pour lui ce pays n’est qu’un potentiel de ressources d’intérêt commercial et un terrain pour épuiser et affaiblir la Russie et son économie. C'est pourquoi il n'est pas si adepte que ça des logiques d’encerclement militaire de la Russie menées par l’OTAN. Il est pour l’encerclement oui, mais autrement ; lui coupant les ‘vivres’ de toute part. Visant même à démanteler ce pays dont la dimension (environ deux fois celle des USA), dans sa mentalité de gamin, lui insupporte. Ce qui explique qu’il vise à prendre le Groenland, le Canada, Panama…. Mais ce n’est pas que la dimension de la Russie qui lui est insupportable. C’est aussi, et peut-être surtout, son insolence à chercher, à travers les BRICS, à toucher le cœur de ce qui reste de l’hégémonie yankee. C’est là, dans ce rôle-là, d’animateur majeur d’un nouvel ordre mondial, et non pas autour d’un quelconque conflit périphérique, que la Russie est devenue la cible de choix du système militaro-financier et de son Superman aux manettes.
[1]https://edition.cnn.com/2026/01/07/politics/trump-defense-budget-contractor-restrictions https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2026/01/prioritizing-the-warfighter-in-defense-contracting/
[2]https://www.lefigaro.fr/societes/les-banques-americaines-dans-le-viseur-de-donald-trump-20260115
[3]https://www.state.gov/translations/french/interview-du-secretaire-detat-marco-rubio-par-kristen-welker-de-lemission-meet-the-press-sur-nbc
[4]https://tass.com/politics/2000065
[5]Selon des sources diplomatiques, la Chine n’aurait pas apprécié le comportement de la Russie lors du séquestre du président vénézuélien. Les critiques chinoises concernant cette agression furent, en effet, bien plus sévères que celle de la Russie. https://rus.tvnet.lv/8400246/the-times-kitay-oskorblen-poziciey-kremlya-po-venesuele

